Archives de l'hebdo des socialistes
Archives de l'hebdo des socialistes

Christophe Robert “Les responsables politiques n’ont pas pris la mesure de la crise”

Alors que des parlementaires socialistes viennent de participer à « l’opération logement », en rencontrant les associations de la plateforme DALO et en se rendant sur le terrain, Christophe Robert, de la Fondation Abbé Pierre qui vient de sortir son rapport annuel sur le mal-logement, revient sur la crise aigue du logement qui sévit en France. Il dénonce la baisse des logements disponibles et le basculement de plus en plus de ménages modestes vers des solutions d’habitat très précaire.

Quel est l’état du mal-logement en France ?

La situation de mal logement touche une part de plus en plus importante de la population. Il y aurait trois millions de « très mal logés » dans notre pays (à la rue, en camping…) et six millions de personnes « fragilisées » qui, potentiellement, pourraient basculer assez rapidement dans la première catégorie.

À quoi est due cette situation ?

Sur quatre millions de ménages qui changent de logement chaque année, 800 000 accèdent à la propriété et 3,2 millions vont chercher un logement dans le parc locatif. Or, pour ces derniers, toutes les portes se ferment progressivement depuis quelques années. En 1999, par exemple, dans le parc social, 500 000 logements, neufs ou libérés, étaient disponibles sur le marché. Sept ans plus tard, le chiffre est tombé à 430 000.

Cette baisse dramatique de l’offre disponible annuellement est due à la chute de la mobilité dans le parc social, conséquence de la paupérisation d’une partie de la population. Mais également à l’envolée des loyers dans le parc privé, qui creusent toujours plus l’écart avec ceux de l’habitat aidé. Du coup, les gens restent dans le parc social, et le rôle traditionnel d’ « étape » qu’il constituait dans l’itinéraire résidentiel de nombreux jeunes ménages ou de familles avec enfants est devenu, pour eux, une solution durable, souvent par défaut.

Cet engorgement pousse de nombreux ménages modestes, aux demandes insatisfaites, vers le parc privé qui continue à jouer un rôle d’accueil, mais de façon de plus en plus limitée. Car en même temps, les loyers dits de « relocation » ont explosé : ils ont augmenté de 28% en 6 ans alors que, sur la même période, le coût de la vie n’a progressé que de 12%. Au total, les dépenses des ménages sur le logement ne cessent d’augmenter : le « taux d’effort » s’élève à 24% en moyenne et, dans le parc privé, à 50% pour un ménage modeste. Du fait de l’augmentation des loyers, le parc privé, lui aussi, se ferme ainsi progressivement aux ménages modestes.

Quelles sont les conséquences concrètes de cette crise du logement ?

Ce sont l’augmentation des impayés, donc des expulsions, le développement du surpeuplement dans les logements et, pour certains ménages, le basculement vers des logements indignes. On arrive ainsi à des solutions « bricolées » : certains vivent dans des locaux commerciaux transformés en logements, des caves, des campings à l’année, ou doivent s’orienter vers des propriétés dégradées louées par des marchands de sommeil à prix d’or. D’une manière générale, on assiste à une migration toujours plus importante de populations vers les grands quartiers d’habitat populaire, en périphérie des villes, sous une forme « d’assignation à résidence ». Le fossé entre le centre-ville et la périphérie se creuse, en accumulant les difficultés dans certains quartiers, dont les causes ne sont autres finalement que les conséquences de la crise du logement.

Jusqu’où ce système de « dominos » produit-il ses effets ?

En bout de chaîne, on arrive à une situation aberrante: une partie de ceux qui ne peuvent se loger dans le parc social ou privé finit par basculer sur l’hébergement d’insertion, initialement destiné aux personnes à la rue ou ayant besoin d’un accompagnement social. C’est ainsi que 30% du public aujourd’hui logé dans les structures de type CHRS (centre d’hébergement et de réinsertion sociale) n’a rien à y faire. On empêche ces lieux d’assurer leur rôle initial, qui est avant tout de réinsérer les personnes socialement exclues. Résultat : cette population dont la place n’est pas dans ces centres relègue à la rue certaines personnes qui en auraient réellement besoin. C’est toute la chaîne du logement qui est ainsi frappée par la crise.

Les politiques conduites ces dernières années ont-elles pris la mesure de la situation ?

Il y a, dans les politiques menées, un décalage entre la création et les besoins. Car si, depuis 3 ans, on assiste effectivement à une relance de la construction (il manque toujours 800 000 logements en France), les pouvoirs publics l’ont conduite indépendamment de la destination sociale. Le dispositif « de Robien » par exemple confine au scandale. Les logements issus de ce système sont mis en location à un prix largement au-dessus du marché. Nombre d’entre eux pas conséquence ne trouvent pas preneur. Dépenser autant d’argent public pour finalement disposer de logements aussi peu accessibles est une terrible erreur. On a voulu faire du chiffre mais sans orienter l’offre vers la véritable demande. Le dispositif « Borloo populaire » a un peu corrigé le tir, mais de manière insuffisante. En réalité, les responsables politiques n’ont pas pris la mesure de la crise, et continuent à produire du logement décalé par rapport à la demande.

Quelle serait la bonne orientation ?

La seule offre véritablement sécurisante reste le logement social. Problème, là encore : l’habitat aidé, c’est-à-dire essentiellement le parc HLM, est aujourd’hui attaqué de toutes parts. Cet outil qui fonctionne bien est déstabilisé par le gouvernement. Nous sommes face à l’application d’une politique idéologique qui considère que le marché va se réguler tout seul.Or c’est faux,et le gouvernement ne fait que fragiliser un peu plus des ménages modestes, sans en mesurer toutes les conséquences.

La loi SRU est-elle en mesure de corriger ces dysfonctionnements ?

La loi SRU impose un minimum de 20% de logements sociaux d’ici 2020 dans les communes de plus de 3500 habitants (1500 en Ile-de-France), situées dans les agglomérations de plus de 50 000 habitants.Ce texte vise avant tout à répartir le logement social sur le territoire,avec comme objectif de faire construire du logement là où il n’y en a pas. C’est une mesure de répartition et non pas de production massive. Or cette loi gêne ceux qui ne veulent pas faire de place dans leur ville aux ménages modestes. Sur 742 communes soumises à la loi SRU, 150 n’ont pas construit un seul logement social depuis le vote de la loi. Dans ces conditions, il faut que l’Etat joue le rôle qui lui est assigné par le législateur. Il doit se substituer au maire et reprendre le pouvoir du permis de construire. Car les deux tiers de ces communes n’ont pas respecté non plus leurs objectifs triennaux. Au lieu de faire une nouvelle loi, il faudrait avant tout faire appliquer celle qui existe.

Quelles sont les propositions de la Fondation Abbé Pierre ?

Nous partageons l’objectif du gouvernement de construire 500 000 logements par an. Mais dans ce chiffre, il faut inclure 120 000 logements sociaux supplémentaires chaque année pour répondre à la demande. Or en 2007, il n’y en a eu que 65 000. Notre proposition phare,c’est d’imposer 20% de logements à vocation sociale dans tout projet immobilier concernant au moins 10 logements. Le «bouclier logement», limitant à 25% des revenus la dépense des ménages, est une bonne idée. Mais sa mise en oeuvre n’est pas forcément aisée.

Quel regard portez-vous sur la loi sur le droit au logement opposable, dite DALO ?

Cette loi est importante et représente un outil juridique fort, mais elle ne constitue pas en soi une politique du logement. On estime ainsi à 600 000 le nombre de ménages pouvant être considérés comme prioritaires selon les critères de la loi, pour 60 000 logements disponibles sur le contingent préfectoral. Il y a donc un «bug», comme l’a dit la ministre du Logement Christine Boutin.La seule façon de le limiter,c’est de tarir la demande à la source, en prévenant les expulsions, en développant une politique plus offensive contre l’habitat insalubre, en élargissant le champ d’application de la loi aux contingents autres que celui du préfet et, bien sûr, en développant la construction.Quoi qu’il en soit,l’État a une obligation de résultats avec cette loi. Il ne peut plus attendre et doit, de ce fait, lancer une politique du logement beaucoup plus offensive et mieux orientée vers la demande sociale.

Propos recueillis par Luc Peillon

Aucun commentaire