Archives de l'hebdo des socialistes
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Interview de Jean Viard : « La fin des 35 heures signifierait un retour aux années 60 »

Sociologue, spécialiste des temps de travail et du temps libre, Jean Viard livre une analyse approfondie de l’impact des 35 heures : les bouleversements qu’elles ont occasionnés dans la vie des Français et les aménagements encore nécessaires. S’appuyant sur ces constats, il affirme que la remise en cause des 35 heures et de la durée légale du temps de travail ramènerait la société quarante ans en arrière.

Qu’est-ce que les 35 heures ont changé dans la vie des Français ?

Avant toute chose, il est important de rappeler d’où viennent les 35 heures. Au départ, c’était une idée défendue par la CFDT qui, grâce à cette réduction du temps de travail, souhaitait améliorer la qualité de vie urbaine et permettre aux femmes d’avoir toute leur place sur le marché du travail et dans la citoyenneté. Mais quand, en 1997, la gauche a repris cette idée, ce ne fut pas pour les mêmes raisons. La réforme voulue par le PS s’inscrivait dans la lutte « comptable » contre le chômage. L’idée était de créer 500 000 à 600000 emplois à un coût quasi constant, les nouvelles cotisations permettant la diminution des charges. La réalité fut la création de 350 000 emplois. Mais – et il faut en donner acte à la droite même si elle ne peut pas le prouver avec des chiffres –, on ne sait pas combien d’emplois n’ont pas été créés à cause de la hausse du salaire horaire due aux 35 heures. Quand on voit les investissements étrangers en France, cela ne doit pas être considérable, mais la question est légitime. Cela dit, aucune politique nouvelle du temps libre n’a accompagné cette réforme. On n’est pas en 1936, avec Léo Lagrange ! Le Parti socialiste a inscrit cette mesure dans l’histoire de la réduction du temps de travail ouverte en 1848, sans idée d’améliorer les conditions de vie des Français ni de prévoir la création d’emplois dans les métiers du loisir et de la maison. C’est pour cette raison que la gauche éprouve aujourd’hui tant de difficultés à défendre les 35 heures, et se laisse même souvent séduire par les sirènes idéologiques anti-35 heures !

Les 35 heures sont accusées aujourd’hui de tous les maux par la droite. Quelles ont été leurs conséquences sur l’économie ? Ont-elles rendu les Français paresseux et fait baisser la productivité ?

Non. Aujourd’hui, les Français travaillent en moyenne plutôt plus que leurs voisins européens, notamment anglais et allemands, et avec une des meilleures productivités au monde. Certes, la France est le pays où un salarié à temps complet travaille juridiquement le moins. Mais si l’on prend en compte à la fois le travail à temps complet et le travail à temps partiel, la France se situe plutôt dans le haut du tableau européen.

Autre reproche fait aux 35 heures : elles n’auraient pas profité de la même manière à toutes les catégories sociales. Est-ce le cas ?

En effet. Ceux qui en ont le plus profité sont ceux qui ont un pouvoir sur leur emploi du temps, à savoir les cadres. Ce sont également eux qui ont les moyens de consommer ce nouveau temps libre. Ils ne travaillent pas moins, mais autrement. On est aujourd’hui sorti du modèle horaire industriel pour entrer dans un temps social fragmenté. Pour les ouvriers, en revanche, les patrons les ont souvent fait travailler 7 h 30 par jour au lieu de 8 h. Ce n’est pas un gain de temps libre, mais du temps perdu et souvent des heures sup en moins ! Mais, avec les 35 heures, les milieux populaires ont enfin eu accès au week-end. Avant, le samedi était dévolu au ménage, aux courses et au bricolage ; le seul jour de repos était le dimanche. Grâce à la réduction du temps de travail, toutes ces tâches domestiques peuvent être effectuées durant la semaine.

De la même manière,cette mesure n’aurait pas eu les mêmes effets selon les secteurs.

Il y a en effet des secteurs où la productivité ne peut pas être augmentée. C’est particulièrement le cas des services à la personne. Une infirmière ne peut pas augmenter le rythme auquel elle fait ses piqûres ! Il y a donc bel et bien une limite à la réduction du temps de travail qui a été mal anticipée. Mais l’énorme insuffisance dans l’application des 35 heures, c’est le fait de ne pas s’être servi de cette mesure pour réformer l’appareil d’État. La gauche n’a pas su en faire un levier de modernisation.

Quels aménagements seraient nécessaires pour rendre cette réforme vraiment efficace?

La gauche doit promouvoir une « politique du temps » pour sortir par le haut des 35 heures. Il faut prendre en compte l’irrégularité moderne de nos vies. Nous n’avons pas besoin de toujours travailler autant. Après ses études, un jeune célibataire voudra sûrement travailler davantage, mais à la naissance de son premier enfant,il aura envie de plus de temps libre. Il faudrait donc repenser le temps de travail sur toute la vie. Si l’on travaille 35 heures pendant 42 ans, on travaillera 67 000 heures dans sa vie – sachant que l’on vit aujourd’hui, en moyenne, 700 000 heures. À titre de comparaison, avant 1914, on travaillait 200 000 heures pour 500 000 heures d’espérance de vie, soit 40 % de son existence ! On pourrait alors envisager qu’à 18 ans, un jeune s’engage à travailler a minima 67 000 heures, en échange de quoi il aura droit à la formation, la Sécurité sociale, le chômage, la retraite… Une citoyenneté nouvelle, en somme, par la durée du travail modulée avec des réductions (travaux pénibles, risques, bébés, études…). Il aurait fallu négocier en même temps service militaire, 35 heures, formations et retraites.

Malgré les dysfonctionnements que vous pointez, comment expliquer la véhémence des attaques de la droite ?

L’attitude de la droite d’aujourd’hui rappelle celle d’Édouard Daladier en 1938, lorsqu’il voulait revenir sur les 40 heures instaurées par le Front populaire. La droite utilise les mêmes arguments qu’en 1938 : baisse de la richesse, relâchement des moeurs… Elle soulève aussi la question de l’ordre social. Jusqu’à la Révolution, l’ordre social était régi par un temps qui appartenait à Dieu et était donc régulé par l’Église.

À partir de 1789, le temps est consacré au travail et régulé par les patrons. Le dimanche, les jours fériés, sont supprimés. Grâce aux luttes sociales, on est progressivement sorti de ce modèle de société structurée par le travail industriel. Et les 35 heures ont été, à la fin du XXe siècle, un révélateur brutal de cette modernité et du triomphe du temps individualisé. Brutal, car non pensé par ses initiateurs. C’est pourquoi certains veulent revenir à l’ordre social du temps de Dieu ; d’autres, Sarkozy en tête, à celui du temps du travail. La gauche, elle, doit intégrer cette liberté nouvelle et proposer un modèle de la citoyenneté des temps individuels coalisés. Avec des règles et des hiérarchies – qui ne dépendraient ni de Dieu ni des patrons –, mais à construire dans la cité.

La droite est en train de se livrer à un détricotage de la durée légale du temps de travail. Quels sont les conséquences d’une telle entreprise?

La plus grande conséquence d’une éventuelle fin des 35 heures sera le retour de la domination masculine sur le marché du travail. Avec son fameux « travailler plus pour gagner plus », Sarkozy encourage en réalité le travail masculin, et un retour au modèle des années 1960. À cette époque, le marché du travail était occupé par les hommes ou les jeunes femmes, celles qui n’étaient pas encore mariées. Or la vraie égalité hommes/femmes, ce n’est pas le féminisme d’État, c’est l’égalité devant le travail. Aujourd’hui un CDI protège bien plus une mère qu’un contrat de mariage !

La remise en cause des 35 heures favorise les « in », à savoir les 87 % de salariés en CDI plein temps, au détriment des « out » : les jeunes, les immigrés, les femmes à temps partiel, les plus de 55 ans… Et la dénonciation des 35 heures entraîne un blocage horaire des salaires, en faveur des heures sup, souvent théoriques. La gauche doit prendre la réalité sociale à bras-le-corps et riposter avec la parité, le travail dans le couple, l’emploi des personnes inemployées, la lutte contre le temps partiel féminin subi et surtout le projet du temps de travail égalitaire sur la vie.

Propos recueillis par Élisabeth Philippe

Jean Viard est directeur de recherches CNRS au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po). Ses domaines de spécialisation sont les temps sociaux (vacances, 35 heures), l’espace (aménagement, questions agricoles) et la politique. Il est notamment l’auteur d’Éloge de la modernité (éd. de l’Aube, 2006) et de Penser les vacances (éd. de l’Aube, 2007).

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