Archives de l'hebdo des socialistes
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Sebastian Roché : Quatre vérités sur l’insécurité et les réponses à y apporter

Le sociologue Sebastian Roché interpelle les socialistes sur la hausse de la délinquance et les mesures à adopter pour la juguler.

Vérité numéro 1 :
Les socialistes n’ont rien à dire sur les réponses à la délinquance de rue. Actifs en tant qu’élus locaux, les socialistes, en tant que parti politique, sont muets ou aphones sur les questions de délinquance dès lors qu’il s’agit de tracer des perspectives et d’affirmer des slogans de campagne. Le malaise avec la délinquance n’aura finalement jamais été dissipé, en dépit des efforts ponctuels pour affirmer une ligne claire. Les socialistes ont tellement été dépassés sur la question de la sécurité lors de la dernière élection présidentielle que Nicolas Sarkozy a fait la course, non seulement en tête, mais surtout seul. En matière de police, Ségolène Royal n’a même pas osé reprendre le thème de la « police de proximité » alors qu’il s’agissait de l’avancée la plus spectaculaire portée par la gauche, très populaire dans l’opinion (et nullement contradictoire avec les thèses également populaires visant à ne pas tolérer la délinquance violente). Où est la doctrine socialiste pour les élections municipales ?

Vérité numéro 2 :
La délinquance est un vrai problème et la politique policière actuelle n’y répond pas. La délinquance et la violence ne sont pas des problèmes du passé. Les violences physiques augmentent, le trafic de drogue prospère, les émeutes de 2005 sont les pires de l’histoire contemporaine, à l’échelle européenne et pas seulement française. La diminution des vols tient au fait que les voitures étant mieux protégées par les constructeurs automobiles et que les commerçants ne prenant plus les chèques (mais les cartes de crédit) ce type d’infraction diminue. Rien à voir avec un « effet Sarkozy ». Ceci est le résultat de la meilleure intégration de la sécurité à la fabrication des produits. Il n’est pas exagéré de dire que la politique actuelle va dans le mur dès lors que l’on regarde les zones défavorisées. La délinquance n’y diminue pas et les violences progressent plus qu’ailleurs, assorties d’une criminalité organisée et d’un trafic de drogue (tiré par une consommation chez les jeunes de l’ensemble des couches sociales). On nous parle d’une amélioration de l’efficacité policière. L’apparent progrès s’explique d’une part par les efforts des industriels pour rendre leurs produits plus sûrs, d’autre part par la dégradation de la sécurité des personnes et la diffusion de la drogue. Les violences sont en effet bien mieux élucidées que les vols (plus de 10 fois mieux), et les infractions à la drogue sont élucidées au-delà de 100 % dans les statistiques officielles (alors que c’est impossible en réalité). De telle sorte que plus il y a de violences physiques (les faits les plus traumatisants), plus il y a de drogue en France (plus l’économie souterraine et les gangs prospèrent), plus le « taux d’élucidation » de la police s’améliore et plus on peut clamer que son efficacité progresse.

Vérité numéro 3
:
Le modèle américain n’en est pas un en matière de violence. La surprise vient, non pas de la créativité des États-Unis en matière pénale, mais du suivisme des Européens. En matière pénale, le gouvernement français va chercher des solutions à la délinquance dans un pays qui ne fait pas mieux, mais pire que lui. La France est tentée par le recours à l’incarcération plus massive en votant des lois qui imposent des peines plancher (« mandatory minimum ») et de juger les mineurs comme des majeurs (« transfers to adult court »). Les experts américains les plus renommés ont fait des études sur le fait de juger les mineurs comme des majeurs. Le résultat tombe comme un avertissement : ces lois augmentent la récidive. Les chercheurs américains issus des plus prestigieuses universités mettent en garde depuis longtemps contre les pseudo-solutions développées dans leur propre pays. Et ils commencent à être entendu. Plusieurs États américains se détournent du recours croissant à l’incarcération, conséquence logique du durcissement des lois. Ainsi, 13 États n’ont plus recours à l’incarcération automatique pour les délits liés à la drogue et préfèrent des programmes de traitement. Faudra-t-il que les États-Unis tournent le dos à leur punitivité resurgie il y a 30 ans pour que la France fasse de même ?

Vérité numéro 4 :
Quoi faire face à la délinquance de rue ? La police de proximité devrait être brandie comme l’étendard d’une vraie réforme globale (les Tasers, drones aériens et autres caméras sont des outils et non des fins en soi). Il s’agit de la seule voie de modernisation de la police. En France, il faut faire cette police en concentrant les moyens sur les zones les plus défavorisées et en construisant une « chaîne locale de sécurité » dont la police est un maillon. La justice des mineurs doit mieux combiner sanction et éducation. Les établissements fermés sont une nécessité dans la graduation des réponses, qui vont du milieu ouvert à la prison. La justice doit également être mieux intégrée à une chaîne locale afin que les mesures décidées soient effectives lorsqu’elles supposent des peines dans la collectivité et que diverses obligations prononcées puissent être suivies de près. Les services fondamentaux (logement, éducation, santé) qui contribuent hautement à la tranquillité et à la sécurité doivent être articulés avec les réponses pénales au plan local, c’est-à-dire au seul niveau où la cohérence pratique puisse être atteinte. Dans ce but, l’organisation de la police de sécurité publique doit être revue et décentralisée, confiée non pas au maire (ce qui fragmente trop les services) mais au « maire de l’agglomération » qui doit être élu au suffrage direct. La police et la gendarmerie doivent conserver les traits nationaux utiles (formation, systèmes d’informations, équipement) et les combiner avec une nouvelle organisation territoriale décentralisée.

Sebastian Roché
, directeur de recherche au CNRS (université de Grenoble), membre de la commission nationale de suivi et d’analyse de la récidive pour le ministère de la Justice.
Auteur notamment de Police de proximité.
Nos politiques de sécurité (Seuil, 2005).

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