Archives de l'hebdo des socialistes
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Du travail, de la cohérence et un peu de courage

Pour Patrick Weil, directeur de recherches au CNRS, les socialistes, plutôt que d’être figés sur leurs traditions, de rechercher le consensus à tout prix ou bien encore d’adhérer en partie au discours de l’adversaire, devraient rester fidèles à leurs valeurs, mais en les confrontant aux problèmes les plus actuels.

Le Parti socialiste peut-il encore servir à quelque chose ? Je vais essayer de répondre à cette question sous un angle particulier, à partir des sujets sur lesquels j’ai effectué des recherches depuis quelques années.

Force centrale incontestée de la gauche, gagnant des élections locales et européennes, il a perdu les trois dernières élections présidentielles. Certes, depuis 1984, comme l’a montré le politiste Pierre Martin,le Parti socialiste inscrit son action dans une gauche structurellement minoritaire (45/55) qui ne gagne une élection nationale que face à une droite sortante et impopulaire: en 1988 avec François Mitterrand et en 1997 avec Lionel Jospin. Comment expliquer ces échecs successifs ?

Depuis quelques années, les dirigeants du Parti socialiste semblent se contenter de marquer – entre eux – leur différence de trois façons :

  • Primaire : en affirmant la valeur de la tradition, traduite dans des propositions (droit au logement ou à l’emploi pour tous, haut smic et défense du service public) qui paraissent de moins en moins crédibles dans le contexte de la mondialisation.
  • Binaire : en adhérant au discours de l’adversaire : « Je suis de gauche, mais je suis d’accord avec la droite. » Cette approche n’est pas réservée à la période actuelle (en matière d’immigration ou de sécurité). En faisant adopter les réformes de la concordance des mandats présidentiel et parlementaire puis de l’inversion des élections, Lionel Jospin a d’abord rompu avec la tradition de la gauche, opposée à l’excessive concentration des pouvoirs, et avec sa propre pratique, collégiale et très innovante de chef de gouvernement ; il a ainsi rendu illisible sa candidature à la présidence, ce qui a contribué à sa défaite de 2002.
  • Insipide et inaudible: en cherchant à ne déplaire à aucun courant, aucun syndicat, aucune association, quitte à produire des synthèses fades et sans clivage. On colle aux lobbies et aux sondages d’opinion.

Un exemple absurde: le PS défend la baisse de la TVA sur la restauration. Pourquoi? Y a-t-il beaucoup de restaurateurs de gauche? Que vont-ils faire de l’argent ainsi récupéré: baisser les prix, augmenter les emplois ou plutôt augmenter leurs recettes ? Qui paye cette TVA? Les Français qui ont les moyens d’aller au restaurant et aussi beaucoup d’étrangers, car la France est le plus grand pays touristique au monde. Et que dépensent les 80millions de touristes en priorité : hôtellerie et restauration.

Donc, le PS défend une baisse des recettes de TVA, payée notamment par des étrangers, qu’il faudra compenser par une hausse des impôts que paieront les Français les plus modestes qui ne vont pas au restaurant… Il faut de temps en temps un peu de courage et de cohérence. Ce ne sont pas les valeurs de la gauche qui sont déclinantes – le triptyque républicain : égalité, liberté, fraternité, auquel il faut ajouter la laïcité. Ce qui lui manque, c’est la capacité à retravailler les propositions crédibles qui en découlent dans ce contexte de mondialisation qui brouille les perspectives d’avenir de nos compatriotes. Il faut aussi construire des terrains de clivage où mettre l’adversaire politique en minorité. Ce que fait remarquablement bien Nicolas Sarkozy en choisissant les terrains contestables mais ô combien efficaces des délinquants, des immigrés ou des « feignants ». Aucun terrain n’est à négliger, soit pour contrer, soit pour porter une attaque. Je voudrais en prendre deux; d’abord celui des quotas d’immigration.

Comment le PS peut-il hésiter à y être opposé? Par origine ethnique ou pour limiter le droit à une vie familiale normale, ils sont contraires aux principes fondamentaux de notre Constitution et aux traités et conventions européens. Professionnels, ils sont toujours dépassés, car leur annonce publique sur les ondes du monde entier fait exploser l’immigration irrégulière comme le montrent les grands pays qui les pratiquent: États-Unis, Italie et Espagne. Prenons l’égalité dans le système scolaire: la carte scolaire est un système juste mais de moins en moins populaire n o t a m m e n t parce qu’il existe des inégalités entre lycées dans l’accès aux formations d’élite. Mais faut-il la supprimer pour aboutir à une ségrégation entre lycées riches et pauvres sur le modèle américain?

Des États-Unis justement, j’ai ramené l’idée d’une nouvelle approche qui permettrait aux 10% des meilleurs élèves de chaque lycée de France d’accéder s’ils le souhaitent aux classes préparatoires aux grandes écoles, aux IEP de Paris et de province, aux IUT, bref à tous les cycles qui sélectionnent à l’entrée. 50 % des places de ces cycles seraient ainsi attribuées, les autres continuant de l’être par dossier ou examen. Ce système s’adresse à tous les lycéens de métropole et outre-mer, à la différence des quelques expériences développées dans des établissements parisiens qui ne concernent que 2% ou 3% des lycées du pays. Ainsi aucun parent n’aurait plus intérêt à changer son enfant de lycée; ce système s’est développé au Texas, à l’initiative des démocrates, pour l’accès à la très sélective université d’État et il y produit de très bons résultats.

Au départ, cette idée a été reprise par le groupe socialiste à l’Assemblée nationale ; puis elle a été abandonnée en rase campagne, sous la probable pression de quelques présidents d’universités craignant à tort pour la qualité de leur recrutement. Du coup elle a été reprise par François Bayrou et même – après avoir été vidée en partie de son contenu – par Nicolas Sarkozy.

Tout cela est-il si difficile à expliquer aux citoyens? Dans chaque domaine, il y a place pour des propositions qui sont à la fois des réponses aux nouveaux problèmes qui se posent, en adéquation aux valeurs de la gauche, mais capables de rassembler au-delà. Mais il faut du travail, de la cohérence, et un peu de courage.C’est le conseil que je donne aux socialistes.

Patrick Weil, directeur de recherches au CNRS

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