Archives de l'hebdo des socialistes
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Grand témoin : Philippe Meirieu

Philippe Meirieu, professeur des universités en sciences de l’éducation, dresse un état des lieux de l’école et de son environnement. Il met en garde contre la dérive libérale amorcée par le gouvernement et propose des pistes pour y résister.

Comme chaque année,la rentrée scolaire est l’occasion de dresser l’état des lieux de l’éducation nationale. Un bilan souvent présenté comme catastrophique: niveau en baisse, recrudescence des violences… Qu’en est-il réellement?
D’après toutes les enquêtes, l’école française a réalisé, jusqu’en 1995, des progrès considérables dans l’accès au savoir. Mais depuis 1995, l’école peine de plus en plus à rectifier les inégalités. L’échec scolaire de 15 % à 20 % des élèves en est la preuve la plus accablante. C’est comme si, après une phase d’expansion extraordinaire, le système avait atteint une sorte de plafond. Différentes mesures ont été prises sans jamais se révéler convaincantes. Pour autant, l’école n’a pas démérité. Depuis les années 1950, elle a relevé des défis extraordinaires en termes de démocratisation et de scolarisation. Le problème est que l’institution scolaire a parfaitement réussi la démocratisation de l’accès à l’école mais pas celle de la réussite dans l’école.

Quel est aujourd’hui le véritable point noir du système ?

Ce qui est vraiment très préoccupant, c’est la baisse réelle et mesurée de l’acquisition et de la maîtrise de la langue écrite, en particulier de l’orthographe grammaticale. Cette faille renvoie tout autant au statut de l’écrit dans notre société qu’à un déficit proprement scolaire.

Comment expliquer cette faiblesse ?
En amont, ce qui fait problème, c’est le manque de concentration des élèves. Certes, ils ont accès à plus de connaissances, mais ils ne sont presque plus capables de se montrer attentifs. C’est une vraie question qui interroge non seulement l’école mais toute la société. Les élèves sont fatigués, survoltés, incapables de se fixer. Or, si on arrivait à résoudre ce problème, les élèves apprendraient mieux. Plusieurs facteurs ont conduit à cette perte de concentration. Les rythmes scolaires ne conviennent pas. Les journées sont trop chargées. Et beaucoup d’enfants se trouvent dans toute une série de difficultés sociales et économiques.

N’est-ce pas aussi la conséquence de la société dans laquelle nous vivons ? Un effet nocif de la modernité?

Nous vivons dans un univers survolté où la règle du « tout, tout de suite » prédomine. C’est l’ère du zapping. À croire que les enfants vivent avec une télécommande greffée au cerveau. Alors quand Nicolas Sarkozy écrit sa Lettre aux éducateurs, il pourrait aussi l’adresser aux hommes et aux femmes de médias et se demander s’il ne faudrait pas prendre exemple sur certains pays qui suppriment la publicité pendant les programmes destinés aux enfants. Il pourrait aussi l’envoyer à ses amis patrons de chaîne en leur demandant pourquoi ils laissent s’installer ainsi la crétinisation. Plus largement, on observe un phénomène de toute-puissance du marché. Aujourd’hui, le n 15 moteur de la croissance n’est autre que la pulsion d’achat. Or la pulsion est l’inverse exact de la réflexion. Les pédagogues sont de plus en plus confrontés à ce problème. C’est pour cette raison que l’on ne peut pas sans cesse accuser l’école de tous les maux de la société. Cette posture consiste à faire fi d’un environnement économique et social contre lequel les enseignants ont du mal à lutter. L’école rame à contre-courant et peine. Le nouveau gouvernement peut toujours prôner un retour à l’autoritarisme et aux bonnes vieilles méthodes, c’est parfaitement inutile si, dans le même temps, il cautionne un système qui sape l’autorité des adultes. On ne peut pas d’un côté ériger le caprice en absolu et de l’autre, vouloir user du martinet à l’école. Car entre le caprice et le martinet, les enfants auront du mal à trouver leur équilibre. Finalement, la question du niveau est devenue secondaire. C’est la question du climat autour de l’école qui est réellement inquiétante.

Ce climat menace-t-il le modèle de l’école républicaine ?

On voit en effet pointer l’idée que le modèle républicain est obsolète. À aucun moment dans sa lettre, Sarkozy n’a fait mention des inégalités. A-t-il évoqué les ZEP laissées à l’abandon et qui ressemblent aujourd’hui à un mensonge d’État ? Non, car en sous-texte, il veut imposer le modèle de l’école privée sous contrat. À savoir un système où les établissements choisissent leurs élèves, où la carte scolaire est abolie, l’autonomie des écoles renforcée. Ce dernier point n’est pas une mauvaise chose en soi sauf si l’autonomie renvoie à la concurrence. Toutes les mesures proposées par ce gouvernement nous dirigent vers un système à l’américaine, concurrentiel et libéral.Je suis très inquiet car je ne suis pas sûr qu’on puisse ensuite facilement faire machine arrière.

La remise en cause du collège unique par Nicolas Sarkozy va aussi dans le sens de ce système concurrentiel ?
Tout dépend de ce qu’il souhaite faire exactement. Pour moi, le collège unique reste à faire. On ne peut pas dire que ce soit une grande réussite quand on voit les écarts entre les élèves. Il faudrait diversifier les pédagogies au sein d’un même établissement, « désuniformiser » le collège unique grâce à une personnalisation plus forte des enseignements. Ce serait aller dans le sens de ce que voulait Alain Savary, créateur du collège unique. Mais le gouvernement semble là aussi vouloir faire machine arrière en évoquant l’idée d’une sélection précoce à l’entrée du collège. Ce serait une régression grave pour le pays. Une telle sélection serait un renoncement à l’éducation et à la démocratie, un renoncement à l’idéal de l’école française défendu par Jules Ferry et surtout par Jean Zay que je considère comme l’un des plus grands ministres de l’Éducation nationale. Avec le Front populaire, Jean Zay voulait construire une école qui soit un lieu où l’on apprenne ensemble les fondamentaux de la société.

Quelle alternative envisagez-vous ?

L’école est aujourd’hui confrontée à de vrais problèmes. Face à cette situation, il y a deux options : la contention ou l’éducation. Dans le premier cas, et c’est la voie que semble vouloir emprunter le gouvernement, on contient les problèmes.Cette contention peut être judiciaire – c’est l’abolition de l’excuse de minorité pour les mineurs récidivistes de plus de 16 ans – mais aussi disciplinaire. C’est une façon de contenir les problèmes en effaçant les symptômes. Seulement, la cocotte-minute continue à chauffer et elle finira par exploser. La société se met en péril en croyant retrouver un semblant de paix sociale. Elle prend le risque que toute une jeunesse se sente exclue et finisse par agir en desperados, n’ayant plus rien à perdre.

Et la voie de l’éducation, comment la soutenir ?
Les défenseurs de la libéralisation s’appuient sur les conflits qu’ils entretiennent entre parents et enseignants. Il faut au contraire permettre à ceux-ci de travailler ensemble, faire en sorte qu’ils se considèrent comme solidairement responsables de l’avenir de l’école. Il faudrait donc créer un espace de réflexion où toutes les forces – les parents, les éducateurs, les partis de gauche qui le souhaitent mais aussi les grandes confédérations syndicales qui ont leur mot à dire car il s’agit d’une question sociale – se rassembleraient et réfléchiraient ensemble. Un exemple : les enseignants doivent comprendre pourquoi de plus en plus de parents fuient vers le privé. Qu’y cherchent-t-ils ? Le chantier social que j’imagine permettrait de débattre de ces sujets et de trouver des solutions. Ce serait une façon de constituer un front républicain contre le modèle libéral. Il faut enfin que l’école soit traitée comme un sujet de société et non plus comme un sujet de techniciens. C’est aussi au niveau local qu’une telle résistance pourra émerger. Tous ces acteurs rassemblés pourront construire l’école du bien commun, une école où l’on s’écoute et se respecte.

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