Archives de l'hebdo des socialistes
Archives de l'hebdo des socialistes

Histoire : « L’objectif de Bayrou est clair : rééquilibrer le rapport de forces à droite »

Giscard-Chaban, Chirac-Barre, Balladur-Chirac… Derrière l’appartenance à une même communauté d’intérêt, l’histoire de la droite se nourrit d’affrontements fratricides, marqués par des règlements de comptes internes, amplifiés par les ambitions personnelles. Ces joutes balisent l’arène politique. Analyse d’Alain Bergounioux, historien, secrétaire national en charge des études.

La présence de deux candidats de droite lors de la présidentielle n’est-elle pas aussi ancienne que le scrutin ?

Oui. Depuis le début de la Ve République, il n’y a pas eu une élection présidentielle sans qu’une telle situation ne se soit produite. Tout a commencé en 1965 avec le duel De Gaulle- Lecanuet,suivi de l’affrontement, en 1969, entre Alain Poher et Georges Pompidou – « blanc bonnet et bonnet blanc », selon les propres termes de Jacques Duclos, lui-même candidat au nom du Parti communiste –, et des oppositions successives entre Jacques Chaban-Delmas et Valéry Giscard d’Estaing (1974), Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing (1981), Raymond Barre et Jacques Chirac (1988),Édouard Balladur et Jacques Chirac (1995), Jacques Chirac et François Bayrou (2002).

Ces luttes fratricides démontrent l’existence historique de plusieurs courants à droite. René Rémond(1) en dénombre trois qui ont prévalu tout au long du XIXe siècle et une partie du XXe :la droite réactionnaire et traditionaliste – les légitimistes – dans laquelle se reconnaissent Philippe de Villiers et Jean- Marie Le Pen,la droite bonapartiste, dont Nicolas Sarkozy et une partie de l’extrême droite incarnent la filiation, la droite orléaniste, enfin, plus centriste, et dont le gros des troupes se retrouve chez François Bayrou. À l’initiative de Jacques Chirac et d’Alain Juppé, l’UMP a d’ailleurs tenté, en 2002, d’opérer une synthèse pour en finir avec l’UDF et créer un grand rassemblement autour d’une même famille politique. Toutefois, cette opération s’est soldée par un cuisant échec dont la bonne tenue de François Bayrou dans les sondages illustre l’ampleur.

La présence de deux candidats à droite n’a-t-elle pas favorisé les succès de la gauche en 1981 et 1988 ?

Ce n’est pas mon interprétation des choses. Si la guérilla menée en 1981 par le RPR face à Giscard et au gouvernement Barre a contribué à affaiblir la droite, les Français n’en étaient pas moins animés par une forte volonté de changement. Ce ne sont donc pas les quelques dizaines de milliers de voix hostiles à Valéry Giscard d’Estaing et qui se sont reportées sur François Mitterrand qui étaient de nature à changer la donne.

Sept ans plus tard, le candidat socialiste a concentré l’essentiel de ses forces contre l’action du gouvernement Chirac. Cela lui a permis d’emporter la décision, aidé, il est vrai, par Raymond Barre qui ne l’a pas vraiment gêné dans son entreprise, après avoir été devancé par le chef de file du RPR. De là à dire que la rivalité entreles différentes composantes de la droite suffit à expliquer les succès de François Mitterrand,il y a un pas que je ne franchirai pas.1988, c’est d’abord et avant tout la victoire d’un homme et d’une famille politique contre une autre !

Le candidat de l’UDF ne milite-t- il pas pour un centre qui réorienterait la vie politique française ?

En fait, il cherche à venger la fronde de 2002 et la tentative des fondateurs de l’UMP de l’éliminer, lui et son parti. Son objectif est clair : rééquilibrer le rapport de forces à droite, en redonnant du poids à l’UDF, ralliée comme un seul homme derrière sa propre candidature. Pour cela, il a besoin d’apparaître sous un jour nouveau, en manifestant une plus large autonomie, même si ses propositions le lient, sur le fond, à la droite orléaniste.

En vérité, il incarne un libéralisme prudent qui contient des propositions fiscales certes plus modérées que celles de Nicolas Sarkozy, mais qui, pour l’essentiel, relèvent d’une logique similaire. Ainsi, sur l’ISF, l’impôt sur le revenu ou le contrat de travail, il n’est pas très éloigné du candidat de l’UMP. Derrière le contrat de travail unique, transparaît une séparation par consentement mutuel, dont la décision incombe en fait au seul patronat. La vision qu’il propose est celle d’une France conservatrice, propriété des notables et des nantis qui grossissent les rangs de l’UDF un peu partout sur le territoire.

Je le répète, le seul caractère innovant des idées auxquelles se rattache François Bayrou est de modifier l’état des rapports de force à droite. C’est ce qu’il nous faut avoir à l’esprit, lorsqu’il est question des rivalités qui opposent cette famille politique. Pour authentiques qu’elles soient, ces divisions dissimulent une tout autre réalité.

Propos recueillis par Bruno Tranchant

(1) René Rémond, La Droite en France de 1815 à nos jours (éd. Aubier- Montaigne, 1954).

Commentaire