Archives de l'hebdo des socialistes
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Darfour : silence, on meurt

Paul QuilèsLa guerre qui ravage le sud-est du Soudan se déroule dans une indifférence que ne peuvent accepter les socialistes français. Paul Quilès, député du Tarn et vice-président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, dénonce cette situation.

Comment les socialistes, qui se présentent comme des internationalistes, pourraient-ils rester insensibles à ce qui se passe au Darfour depuis plus de 3 ans ? Pour ma part, ayant présidé la mission parlementaire d’information sur le génocide rwandais, je suis particulièrement sensible au déroulement de ce drame. À plusieurs reprises, je suis intervenu pour attirer l’attention du gouvernement français sur l’inefficacité de la communauté internationale face à la dégradation tragique de la situation. Malheureusement, les inquiétudes que je manifestais il y a deux ans sont devenues de tristes réalités, avec un terrible bilan : plus de 200 000 morts, deux millions et demi de déplacés, menacés par la famine, les maladies et la mort, des viols, des massacres, des destructions systématiques.

Il faut bien dire qu’à part les cris d’alarme des ONG, qui y mènent une action courageuse et de plus en plus difficile, l’opinion publique est assez insensible au sort de cette région grande comme la France, confrontée à ce que Kofi Annan définit comme « l’enfer sur terre ».

Certains parlent de génocide, mais peu importe pour l’instant la qualification juridique de ces épouvantables exactions. L’urgence, c’est d’agir efficacement pour arrêter ce qui constitue une véritable épuration ethnique.

La situation est certes complexe : lutte entre factions, ingérence étrangère, attitude ambiguë de certaines grandes puissances. Les efforts de l’Union africaine et de l’ONU pour favoriser un accord de paix durable ont malheureusement été vains jusqu’ici et, devant la gravité de la situation, le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé le 31 août dernier l’envoi de 17 000 casques bleus. Décision sans lendemain, puisque le président soudanais Omar el-Béchir continue à refuser le déploiement de cette force et menace même de la recevoir « comme le Hezbollah a reçu les Israéliens » (!).

En attendant, les massacres continuent, l’État harcèle le personnel humanitaire et les journalistes, soupçonnés de divulguer les exactions. Dernière provocation du président soudanais : l’expulsion du représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour des propos qui ont déplu aux autorités.

Je connais les difficultés de la diplomatie ; je sais aussi les contraintes auxquelles sont soumis les gouvernements face à la nécessité d’une opération de maintien de la paix risquée, mais je constate également que certaines situations suscitent plus d’émotion et donc plus de volonté d’agir que d’autres.

On explique en général que l’hésitation de l’ONU à intervenir contre l’avis du gouvernement du pays concerné provient de l’interprétation de l’article 2 de la Charte des Nations unies (noningérence dans les affaires intérieures d’un État). C’est méconnaître l’évolution des esprits, puisque Kofi Annan lui-même a reconnu que « rien dans la Charte des Nations unies n’empêche de reconnaître qu’il y a des droits pardelà les frontières », ce qui fonde « la responsabilité de protéger ». Le mois dernier, en revenant sur l’écrasement de la révolte de Budapest par l’armée soviétique, il y a juste cinquante ans, on se lamentait sur l’état du monde à l’époque de la guerre froide et du partage de Yalta, qui conduisit à abandonner les insurgés hongrois à leur triste sort. Je ne peux me résoudre à ce que, dans quelques années, des campagnes viennent dénoncer – peut-être violemment – l’apathie ou l’inefficacité de notre pays et de la communauté internationale devant le drame du Darfour.

Je suis convaincu qu’une prise de conscience est indispensable et je crois qu’elle est possible, en particulier si les médias brisent le mur de l’indifférence. C’est dans cet esprit que je me suis récemment adressé aux responsables des grands organes de presse et d’audiovisuel pour leur demander de sensibiliser l’opinion sur le drame du Darfour, ce qui ne manquerait pas d’influencer les décideurs. Je le répète, il y a urgence : on ne peut pas attendre qu’après 200 000 morts, il y en ait 300 000, 500 000 ou 800 000, comme au Rwanda. Nous ne sommes pas ici devant une question diplomatique ou géopolitique, mais devant une question d’humanité. Face à ce drame, nous avons un devoir d’humanité. Je souhaite en tout cas que les socialistes en soient conscients et qu’ils prennent une part active aux actions qui seront menées pour faire cesser le martyre du Darfour.

Paul Quilès

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