Une politique industrielle à réinventer
« Restructuration », « Lorraine », « sidérurgie »… Ces mots mis bout à bout résonnent dans nos mémoires, ils ont un goût de douleur, celle de vallées ouvrières qui, du jour au lendemain, cessèrent leur activité refermant derrière elles les pages glorieuses bien que miséreuses de notre histoire industrielle.
Il y a trente ans, ces « restructurations » venaient sanctionner des secteurs qui n’avaient pas su anticiper les évolutions du marché et dont l’inadaptation rendait inéluctable l’interruption. 2008. Gandrange. La ville, ses élus, ses syndicats se mobilisent autour des salariés menacés d’Arcelor- Mittal. Alors que la plupart des opérations de restructuration se déroulent dans un silence complice ou résigné, le site lorrain fait figure de symbole. La résistance de ces hommes et de ces femmes permet de braquer les projecteurs sur les stratégies adoptées par certains grands groupes qui sont aujourd’hui déconnectés de toute logique industrielle. À Gandrange, tout est éloquent. L’aciérie a été rachetée pour un franc symbolique. Mittal s’est ensuite refusé à investir pour maintenir l’outil de production, préférant user l’appareil existant, sans jamais se soucier de le renouveler, ni de former les salariés aux mutations de leur branche professionnelle.
L’entreprise perd en compétitivité parce que ses « maîtres » ont simplement décidé de ne pas réinvestir dans son capital matériel et humain. Pire, il ne s’agit pas de l’usine d’un groupe en faillite, condamné à se couper de toutes ses activités déficitaires. Mittal s’honore de réaliser 8 milliards d’euros de bénéfice.
À Gandrange, se vit l’histoire trop souvent répétée de financiers rapaces, étrangers à la production, dont le « métier » consiste à prendre le meilleur, se débarrasser du moins productif, et exiger un taux de rentabilité à deux chiffres.
Voilà pourquoi l’intervention démagogique de Nicolas Sarkozy n’a pas grand sens et c’est la raison pour laquelle il fût démenti discrètement dès le lendemain par la ministre de l’Économie et des Finances. La question n’est pas celle de l’argent public à réinjecter dans une entreprise qui accumule les bénéfices car il serait pour le moins absurde que l’État, c’est-à-dire le contribuable, se substitue à une entreprise qui n’en a pas besoin. Il est symptomatique que les syndicalistes euxmêmes récusent ce volontarisme artificiel du chef de l’État (Cf. interview d’Édouard Martin). Alors que faut-il faire ? N’y a-t-il d’autre choix que d’assister impuissants aux mécanos financiers transnationaux ? Evidemment non. Il y a d’abord une politique industrielle à réinventer. C’est dans l’innovation, la recherche, les universités que les 15 milliards du paquet fiscal auraient pu valablement s’employer. Il y a une harmonisation fiscale et sociale à conquérir et c’est sur ce terrain que devrait s’agiter le président de la République qui sera aussi le président de l’Union européenne au second semestre 2008.
Il y a enfin un projet qu’il faut bâtir autour d’une sécurité sociale professionnelle qui permette notamment mais pas uniquement de renvoyer vers ceux qui en ont vraiment besoin l’argent de la formation professionnelle.
Hélas pour les salariés de tous les Gandrange de France, l’actuel occupant de l’Élysée tourne successivement le dos à tous ces objectifs, leur préférant l’écume médiatique des visites à grand spectacle.
Thomas Colognac