Archives de l'hebdo des socialistes
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Interview de Fatima Hani secrétaire nationale de AC le feu

L’association AC le feu, créée au lendemain des émeutes des banlieues de l’automne 2005, a réalisé deux tours de France et rassemblé les propositions de quelque 50 000 concitoyens. Fatima Hani, secrétaire nationale de l’association, revient sur leur diagnostic et réagit au plan «Espoir banlieue» annoncé le 22 janvier par Fadela Amara, secrétaire d’État à la ville.

Comment la situation des banlieues a-t-elle évoluée depuis les émeutes de l’automne 2005 ?

Depuis le diagnostic que nous avons réalisé en 2005, la situation en est au même point et, dans certains domaines, elle s’aggrave. Nous avons identifié quatre problèmes principaux : l’emploi ; le logement ; l’environnement et le cadre de vie ; le rapport avec la police et la justice. Ce sont vraiment les quatre priorités. Ensuite, il y a l’éducation qui se juxtapose aux autres dysfonctionnements.

Quand on parle de cadre de vie, on parle bien sûr de discriminations ou encore de transports. Mais il existe aussi une autre problématique très importante : la santé. Les problèmes sociaux engendrent dépression, alcoolémie… À 13,14 ans, certains jeunes fument et boivent en même temps, dans les cages d’escaliers. En un an ou deux, ils deviennent dépendants. Il faudrait donc aussi se concentrer sur des politiques de santé. L’enjeu ne se situe donc pas au niveau d’un seul ministère. Il faut une cohérence interministérielle.

Face à cette situation, le plan Espoir banlieue présenté partiellement par Fadela Amara répond-t-il aux besoins des quartiers ?

On nous parle de 45 000 emplois créés en trois ans. Est-ce suffisant ? Certainement pas. Si c’est pour sortir des CES [contrat emploi solidarité] ou des CIE [contrat initiative emploi] et faire travailler ces jeunes trois heures par jour ou par semaine pour les sortir des statistiques du chômage, ce n’est pas la solution au problème. Le diagnostic est erroné dès le départ. Ces problèmes sont loin de ne concerner que les banlieues. On n’entend jamais parler des campagnes qui souffrent. De ces agriculteurs qui vivent bien en dessous du seuil de pauvreté. Il faut utiliser les bons mots. Aujourd’hui la France est pleine de zones fragilisées. Les quartiers sont aussi dans les bourgs, les villages… Parler de plan banlieue en se concentrant sur 50 ou 100 quartiers, c’est discriminer tous les autres.

À Vaulx-en-Velin, la secrétaire d’État à la ville a malgré tout avancé le chiffre d’un milliard d’euros pour ce plan…

Ça ne permettra même pas de désenclaver 50 villes. Alors, d’ici à trouver des emplois… Les villes où sont concentrées des pépinières d’activités sont riches. Pourquoi l’État continue-t-il à leur faire des dotations ? Les taxes professionnelles leur suffisent amplement. Toute la question est de savoir comment on répartit l’argent des contribuables. Un milliard ? On n’en aurait pas besoin, si on répartissait mieux les dotations d’une ville à une autre. Un plan Espoir banlieue ? Il faut arrêter de parler d’espoir. Ça fait trente ans qu’on vit avec de l’espoir. C’est pas ça qui va remplir nos frigos. Aujourd’hui, il nous faut du concret. L’argent est là. Il tourne autour de nous, mais n’arrive pas au point de livraison.

Ce plan n’a donc pas assez d’ambition ?

C’est évident. Rien ne va dans le bon sens. Dans ce plan, on ne veut oeuvrer que pour les moins de 25 ans. Les parents, les personnes âgées, les personnes handicapées n’existent plus ! Pourtant, pour résoudre le problème des enfants, il faut résoudre le problème des parents. Si les mères et les pères vont mieux, ont un travail, réduisent leurs dettes, l’espoir revient. Du coup, quand leur enfant est à l’école, il y est vraiment, et pas seulement physiquement.

Fadela Amara est un pantin. Elle se montre solidaire d’un gouvernement qui lui-même n’est pas solidaire avec elle. Nous avions déjà pu voir la volonté réelle du Président quand il a créé le ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Comme si nous avions un problème pour savoir quelle était l’identité nationale de la France. Nous sommes des Français de troisième, quatrième génération. À partir de quelle génération va-t-on être considérés comme des Français à part entière, et pas entièrement à part ? Ce manque de considération devrait davantage interpeller les socialistes. Ils doivent se constituer en vraie force d’opposition et s’affirmer comme un parti social.

Quelles propositions peut-on faire pour répondre au mal être de nos quartiers ?

Tout le monde nous demande de donner les grandes propositions phares. Mais il ne s’agit pas d’une ou deux propositions.Toutes s’imbriquent et permettent de relever la situation des quartiers fragilisés. Il s’agit de créer des pépinières d’activités, de développer une nouvelle manière d’organiser les services dans les villes. Par exemple, beaucoup de mamans gardent les enfants des voisines. Pourquoi ne pas créer des crèches populaires ? Favoriser les agréments ? En même temps, ces mamans pourraient ouvrir à des horaires plus flexibles pour permettre aux autres parents d’aller travailler. C’est ce qu’on a appelé des « emplois parents », dans notre contrat social et citoyen.

Au sortir de ces crèches, il y aurait des navettes conduites par des jeunes sans emploi, à qui on aurait fait passer des stages de qualification pour emmener les parents vers les bassins d’emploi et les ramener le soir. C’est l’une des façons de briser les cercles vicieux. Il s’agit de recréer le lien. On pourrait aussi développer les microcrédits pour aider à la création d’entreprises. Tout cela semble tellement évident qu’on a parfois l’impression de ne pas parler la même langue.

Fanny Costes

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