Archives de l'hebdo des socialistes
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La politique étrangère de la France : interview de Jean-Louis Bianco

Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la tête de l’État, le positionnement traditionnel de la diplomatie française a été mis à mal. Jean-Louis Bianco, député des Alpes-de-Haute-Provence, membre de la commission des Affaires étrangères, analyse cette nouvelle approche de la politique internationale dont il dénonce les conséquences en termes de crédibilité et d’efficacité.

Quel bilan tirez-vous des premiers mois de la diplomatie de Nicolas Sarkozy ?

La politique étrangère de la France ne se fait qu’à coups d’embardées. Nicolas Sarkozy est spécialiste de l’annonce puis du désistement. L’exemple le plus probant est son «action» lors de l’épisode malheureux de l’Arche de Zoé au Tchad. Il se montre, clame qu’il va chercher les membres de l’association, « quoi qu’ils aient commis », puis il abandonne son engagement. Il fait des coups médiatiques et perd toute crédibilité.

Et sa politique européenne n’est pas en reste. Les déclarations de la présidence française en ce qui concerne l’Union européenne sont catastrophiques au regard des rapports que nous entretenons avec nos partenaires. Prenons l’exemple de l’union Euroméditerranée: il multiplie les annonces, se lance tête baissée en oubliant d’y associer la Commission et Angela Merkel. Ce n’est qu’après coup qu’il se rend compte des incidents qu’il provoque. Idem pour l’organisation du sommet de la zone euro: là encore, l’annonce est faite avant même de la soumettre à la présidence européenne.

Sur la forme toujours, la visite de Kadhafi était certainement une contrepartie à la libération des infirmières bulgares, comme l’a très bien expliqué Pierre Moscovici [président de la commission d’enquête parlementaire sur la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien]. Nicolas Sarkozy n’était pourtant sûrement pas obligé de recevoir le Guide libyen si vite en lui déroulant le tapis rouge ! La diplomatie de Nicolas Sarkozy, c’est une politique d’improvisation, de faux pas, par à-coups, qui diminue la crédibilité de la France en Europe et dans le monde.

Considérez-vous que nous assistons à une véritable rupture avec notre tradition diplomatique ?

Il est incontestable qu’à choisir, je préférais le style Chirac. Le chef de l’État gaspille le capital de la France. Pour en prendre conscience, il suffit de lire la presse internationale qui est sans équivoque. À propos de la visite de Kadhafi, un journaliste d’un grand quotidien allemand écrit : « À l’inverse d’Angela Merkel, Nicolas Sarkozy excelle à éviter les questions qui fâchent avec un hôte aussi argenté.» Dans les colonnes du Financial Times, nous avons pu lire qu’« il serait naïf d’attendre de lui une quelconque cohérence », alors que le Guardian se questionne: «Comment expliquer son cursus placé sous le signe de l’esbroufe et de la félonie?». Sans oublier Newsweek qui titre : «Sarkozy roule à un train d’enfer, mais où va-t-il ? On ne le sait pas.» Notre diplomatie est complètement décrédibilisée.

Quelles sont les conditions de travail de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, dont vous êtes membre ?

Le Parlement est moins que jamais consulté. Ce fait ne concerne d’ailleurs pas que notre commission : au sein même de l’hémicycle, nous n’avons aucun débat sur les agissements de l’État à l’extérieur des frontières. Pourtant, sur la fourniture d’uranium civil, notamment en Libye,mais aussi sur l’alliance Euroméditerranée qui est un projet que les socialistes ont porté ces dernières années,nous réclamons des discussions et un fonctionnement bienveillant de notre Assemblée. Cette situation est symptomatique : jamais un gouvernement de droite n’a aussi peu pris en compte les amendements de l’opposition. Pourtant, nous ne sommes pas dans une opposition systématique. Il en est de même avec les séances de questions au gouvernement. Les insultes de la majorité affluent. L’abaissement du Parlement et du rôle de l’opposition est très choquant.

Quelles conséquences cette nouvelle donne pourrait-t-elle avoir sur la présidence française de l’Union européenne, en juin prochain ?

La question est de savoir ce que veut la France. Nicolas Sarkozy a annoncé qu’à la fin de sa présidence, l’Union serait dotée d’une politique commune de défense,d’immigration et d’environnement, et tout cela en seulement six mois, excusez du peu ! L’arrogance n’est pas un trait de caractère particulièrement apprécié au sein de nos organisations européennes et cela nuit, encore une fois, à notre crédibilité. Rappelons d’ailleurs que sur les critères financiers, notamment de déficit, tout le monde sait que nous ne tiendrons pas nos engagements. Alors, bien que nous partagions le fait que les thèmes de l’énergie, de l’environnement, de la défense et de l’immigration doivent être mis sur la table, en y ajoutant bien évidemment celui des services publics, la méthode de la présidence française, et ses volteface, sont faibles pour faire avancer l’Europe.

Enfin, s’agissant des droits de l’Homme, la France s’est ridiculisée en tenant des discours très nobles pendant la campagne présidentielle et en n’ayant pas vis-à-vis de la Chine ou de la Russie l’exigence de la chancelière allemande, qui n’est pourtant pas une dangereuse gauchiste fondamentaliste !

Propos recueillis par Ariane Vincent

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