Archives de l'hebdo des socialistes
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Sarkozy, président très chrétien mais pas très laïque, par Jean Glavany

Secrétaire national à la laïcité, Jean Glavany dissèque les discours de Nicolas Sarkozy prononcés à Constantine et à Latran. Religiosité exaltée,amalgames dangereux et vision négative de la laïcité… Le chef de l’État voudrait-il renouer l’alliance du trône et de l’autel ?

Il faut lire les deux discours tenus par Sarkozy à l’université Mentouri à Constantine puis à Saint-Jean de Latran à Rome, en décembre dernier. Ils en disent long sur son rapport à la laïcité et sa conception de la République.

Passons sur la réaffirmation d’une certaine « religiosité » et de cette conviction profonde selon laquelle il n’y a pas de spiritualité sans Dieu, idée qu’il a déjà exposée dans son livre La République, les religions, l’espérance, il y a quelques années. « Il n’est rien de plus fort que la volonté humaine lorsqu’elle est soutenue par une foi vivante » proclame-t-il à Mentouri. À Latran, il précise : « Le fait spirituel, c’est la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance. Le fait religieux, c’est la réponse des religions à cette aspiration fondamentale ». Comme s’il n’y avait pas de spiritualité possible pour les athées ou les agnostiques ! À se demander comment l’histoire de la pensée a pu faire une place à des Spinoza, Camus, Sartre ou autres… Il ajoute, à Latran : « Un homme qui croit est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent ». Toujours comme si l’espérance ne pouvait être que religieuse. Sur ce point, le philosophe Henri Pena-Ruiz a raison de réagir : « Et Guy Môquet, monsieur le président ? Étaitce bien la peine de rendre hommage au jeune résistant communiste pour ainsi le disqualifier ensuite en lui déniant toute espérance et toute visée de sens ? (…) Un jeune héros de la Résistance transcende la peur de mourir pour défendre la liberté ! »

Vient alors la confusion des genres où Sarkozy réduit les civilisations aux religions : « Vous pouvez être fiers d’être des jeunes musulmans parce que la civilisation musulmane est une grande civilisation ». A Mentouri, ses interlocuteurs ne peuvent être que musulmans, la civilisation n’est même pas arabe ou arabomusulmane. Elle est réduite à la religion.

Ce sont encore les confusions les plus obscures, où le racisme et l’opposition aux religions se rejoignent dans un amalgame invraisemblable : « La France ne transigera pas avec l’islamophobie. La France ne transigera pas avec l’antisémitisme. La France ne transigera pas avec le fanatisme. La France ne transigera pas avec l’intégrisme. Elle ne transigera avec aucune forme d’extrémisme, avec aucune forme de terrorisme. » L’antisémitisme et le racisme, les maux les plus violents et les plus insupportables, le fanatisme et le terrorisme qui ne valent guère mieux, sont mis sur le même plan que la « phobie » d’une religion.

Tout le débat sur cette question nous revient alors en mémoire : le procès de Charlie Hebdo, l’inquisition contre les auteurs des caricatures de Mahomet, le délit de blasphème réhabilité… Non, vraiment, on ne peut pas mettre l’antisémitisme et l’islamophobie sur un même plan, sous peine de révisionnisme. Alors, toutes barrières franchies, Sarkozy se laisse aller. Dans une évocation du martyre du Père Christian, supérieur du monastère de Tibhirine, il s’adresse à son assassin pour lui donner rendez-vous au paradis : « Le père Christian a fait honneur à l’Algérie, à la France et à la foi universelle dans le monde des croyants. » Oui, le président de la République française, république laïque, se fait distributeur des honneurs de la foi universelle dans le monde des croyants ! « Si chacun d’entre nous, chrétiens, musulmans, juifs, nous allons au fond de nous-mêmes… », dit-il encore.

Dans la bouche du Président,ce « nous » ne renvoie pas aux Français dans leur diversité et leur unité, ni même aux Européens mais aux chrétiens. Il n’est plus le président de tous les Français mais seulement celui des chrétiens. Mais, ditesnous, monsieur le président, nous, juifs, musulmans, athées ou agnostiques,avons-nous encore le droit d’être Français si vous, notre président, refusez de parler en notre nom ?

Enfin, à Latran, tombe cette affirmation portée comme un coup fatal :« Dans la transmission des valeurs et l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. » Voilà les « hussards de la République », les héros de Victor Hugo, Jules Ferry, Ferdinand Buisson, relégués au rang subalterne dans cette nouvelle hiérarchie où la séparation des Églises et de l’État est reléguée aux oubliettes. Autant le dire, le président Sarkozy agit en violation de la Constitution et du principe de laïcité. Ce n’est pas étonnant puisqu’il s’en méfie, voire s’en défie : « La morale laïque, ditil à Latran, risque toujours de s’épuiser ou de se changer en fanatisme. » L’histoire est réécrite, le fanatisme change de camp. Dites-nous, monsieur le président, où comptez-vous les victimes de la liberté de conscience ? Et comparez ce nombre – zéro – à celui des victimes du fanatisme religieux ! Voilà pourquoi, lorsque vous parlez de « laïcité positive », nous nous méfions. La laïcité, comme la République, n’a pas besoin d’adjectif. �

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