Archives de l'hebdo des socialistes
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Un détenu, c’est d’abord un citoyen

Emmanuelle Perreux, présidente du Syndicat de la magistrature et juge de l’application des peines, et Daniel Dériot, ancien détenu, travailleur social, échangent leurs points de vue sur les difficultés de réinsertion auxquelles sont confrontés les prisonniers à l’issue de leur peine.

Comment les détenus appréhendent-ils leur sortie d’incarcération ?

Emmanuelle Perreux : Tout dépend de la manière dont l’exécution de la peine a été prise en compte. Pour peu que le travail de réinsertion soit pleinement efficace en amont,la sortie de prison se passera sans encombre. Cela suppose que les détenus aient pu travailler librement sur un projet pour réintégrer la société civile dans les meilleures conditions.

Daniel Dériot : La plupart des détenus redoutent leur sortie de prison, dans la mesureoù les liens professionnels et familiaux se sont distendus, quand ils n’ont pas été rompus purement et simplement. Il y a un contraste saisissant entre le soulagement qu’ils éprouvent à l’idée de retrouver la liberté et le sentiment de solitude qui en découle. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir un détenu faire du stop ou prendre un bus,à sa sortie de prison.

Les détenus sont-ils préparés dans les meilleures conditions à cette échéance?

E. P. : Non, parce que les moyens alloués à la réinsertion par l’administration pénitentiaire — et plus généralement par le gouvernement —, ne sont pas à la hauteur des enjeux.En dépit du dévouement des personnels et des services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP), toutes les situations ne peuvent pas être traitées efficacement pour permettre une véritable prise en charge des personnes incarcérées.Le projet de sortie repose trop souvent sur le seul détenu et sur ce qu’il a été en capacité de préparer. Et à ce jeu-là, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Nous avons ainsi moins de prise sur les auteurs de petite et moyenne délinquance, dont le bagage intellectuel prépare difficilement à l’insertion. Or, c’est souvent ces publics qui sont pointés du doigt et qui incarnent pour beaucoup le mal de la récidive.

D. D. : La prison se solde trop souvent par la mise au ban temporaire d’un citoyen reconnu coupable. Il bénéficie toutefois d’une marge suffisante pour redonner un sens civique à son existence et préparer ainsi au mieux sa réinsertion. Un détenu, c’est d’abord un citoyen. Le travail amorcé par Marylise Lebranchu, ministre de la Justice du gouvernement Jospin, allait dans ce sens. Et je souhaite vivement qu’à l’avenir, on fasse du détenu un acteur à part entière de sa vie. Mais,pour l’heure,la prison accueille une majorité d’individus qui doivent faire face à de multiples difficultés sociales, psychologiques, voire psychiatriques. D’où la nécessité de concilier les principes d’insertion, d’éducation et de formation, et d’inviter les entreprises à jouer le jeu de l’intégration. Le manque de conseillers dans les établissements pénitentiaires n’arrange rien à l’affaire. Ce manque de moyens explique les difficultés auxquelles les travailleurs sociaux se trouvent confrontés, malgré les efforts fournis par les SPIP.

Comment passer d’une logique d’exclusion à une politique de réinsertion ?

E. P. : En menant une action publique volontariste sur la question des politiques d’insertion. Cela ne concerne pas que la justice, mais aussi le secteur social dans sa globalité, qui est appelé à travailler plus étroitement encore avec les éducateurs pénitentiaires.Or, le tissu associatif manque de moyens. Il faut également entreprendre une véritable révolution des mentalités sur la question de la sanction pénale. Celle-ci doit être, au-delà même de son caractère coercitif, un outil pour préparer l’avenir. Ne perdons pas de vue que les détenus d’aujourd’hui sont les personnes libres de demain. Plus le temps de la peine est utile,mieux la société se porte.

D. D. :Tout détenu doit pouvoir avoir sa date de sortie en tête. Il faut surtout mettre au point des projets individuels de formation dans les établissements pénitentiaires. Et multiplier les stages d’insertion qui forment des passerelles vers l’emploi. Ce qui nécessite d’associer les chefs d’entreprises à cette démarche. Les personnes incarcérées souffrent, par ailleurs, d’un déficit chronique d’informations sur leurs droits. Je suis surpris, au travers de mon activité de travailleur social, par le nombre anormalement élevé de sans domicile fixe (SDF) qui n’ont nulle part où aller après leur sortie. C’est intolérable ! Dans son dernier rapport annuel, la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (FNARS) constate que le nombre d’hébergements disponibles est très en deçà des prévisions gouvernementales. Je suis convaincu aussi de l’impérieuse nécessité de revaloriser le travail des surveillants, au plus près des détenus. À charge, pour l’administration pénitentiaire et le ministère de la Justice, de veiller à une réelle reconnaissance de cette profession. Leur rôle se résume en effet, pour l’essentiel, à une fonction d’éducateur. Loin de l’image d’Épinal du «maton» que l’imaginaire collectif cantonne dans une mission répressive qui ne correspond plus du tout avec la réalité.

Propos recueillis par Bruno Tranchant

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