Grenelle, un accord devenu modèle

Evoquées depuis comme le symbole d’une concertation tripartite aboutie, les négociations de Grenelle, menées par des représentants du gouvernement Pompidou, des syndicats et du patronat, permirent des avancées sociales décisives. Retour sur un week-end qui a marqué l’histoire du monde du travail.

Depuis plusieurs semaines, Paris est en émoi. Au printemps, un petit groupe s’est formé à l’université de Nanterre, autour de Daniel Cohn-Bendit, figure emblématique du Mouvement du 22 Mars et des évènements qui suivront. L’occupation est longue, les incidents se multiplient. Tant et si bien que le recteur procède à la fermeture de la faculté, le 2 mai. Le lendemain, la police fait évacuer la Sorbonne où se tient un meeting de protestation. Les étudiants dressent alors des barricades, boulevard Saint- Michel. La crise est ouverte…
L’évacuation se déroule sans ménagement et à grands coups de matraque. Plusieurs centaines de personnes sont arrêtées. D’abord universitaire, la révolte débouche rapidement sur des grèves et une crise sociale généralisée. Elle atteint son point culminant dans la nuit du 10 au 11 mai, durant laquelle étudiants et CRS s’affrontent.

Grève générale

L’agitation gagne le pays. Le13 mai, les organisations syndicales (CGT, CFDT) manifestent à leur tour pour condamner les brutalités policières, avant qu’une grève générale ne s’ensuive. Près d’un million de personnes battent le pavé aux cris de « 10 ans, ça suffit ! », allusion au dixième anniversaire du retour au pouvoir du général de Gaulle. Tout y passe : la société de consommation, le chômage, les méfaits du capitalisme… et la fin de la lutte des classes, en réconciliant salariés et entreprise. Un vieux rêve de réformateurs, plus connu sous le nom de participation. Georges Pompidou, alors Premier ministre, n’y voit qu’une « chimère dangereuse » qui risque d’introduire le désordre dans les entreprises. Son obsession : éviter la jonction politique entre étudiants et ouvriers.
Le samedi 25 mai, le Premier ministre préside les négociations de Grenelle, ainsi nommées parce que le ministère des Affaires sociales,où se tiennent les réunions, se trouve rue de Grenelle à Paris. Autour d’une même table sont réunis des représentants du gouvernement, du patronat (CGPME, CNPF) et des syndicats (CGT, CGT-FO, CFDT, CGC, FEN).
Pompidou est convaincu que seul un accord avec la CGT peut débloquer la situation. Raison pour laquelle il refuse que Michel Debré, alors ministre de l’Économie et des Finances, participe aux négociations qu’il pourrait faire capoter par son intransigeance.
Au bout de plus de vingt-cinq heures de discussions, un accord est sur le point d’être trouvé, avant que Georges Séguy, secrétaire général de la CGT, qui se présente au matin du 27 mai devant les ouvriers de la régie Renault, à Boulogne-Billancourt, ne soit désavoué par la base.

Avancées sociales

Ces échanges n’en aboutissent pas moins aux fameux accords de Grenelle, conclus le 27. Avec des avancées sociales significatives qui se traduisent par une augmentation du SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti) de 25 % – soit trois francs de l’heure –, une hausse des salaires de 10 % en moyenne et la réduction du temps de travail (40 heures par semaine). Les accords prévoient également l’abaissement, en matière de Sécurité sociale, de la participation financière des salariés et le relèvement des dispositions en faveur des familles et des personnes âgées. Enfin, le syndicalisme fait son entrée officielle dans l’entreprise, via la création d’une « section syndicale », actée dans la loi du 27 décembre 1968 (mise à disposition d’un local, possibilité de distribuer tracts et journaux, de tenir des réunions d’information syndicale dans l’entreprise).
« Insuffisant ! », pour la base ouvrière, plus que jamais décidée à en découdre. Tant et si bien que la grève continue. Subitement, la crise sociale prend une tournure politique. L’opposition de gauche, conduite par François Mitterrand et Pierre Mendès France, imagine le régime à la veille de son effondrement. De retour à Paris, De Gaulle lance une contre-offensive après un voyage éclair à Baden-Baden, en Allemagne, où il a rencontré le général Massu. Pompidou le convainc de dissoudre l’Assemblée et de procéder à de nouvelles élections législatives qui se dérouleront les 23 et 30 juin, après que la France eut repris le travail. Elles se traduiront par le triomphe des gaullistes de l’UDR (293 sièges sur 378) mettant ainsi un terme à ces événements qui, depuis, ont marqué l’histoire.

Bruno Tranchant