Adrien Abécassis « C’est le premier levier d’intervention»

abecassis.jpgAdrien Abécassis est coauteur, avec Hubert Védrine et Mohamed Bouabdallah, de Continuer l’histoire (éd. Fayard, 2007). Auditionné par le groupe de travail sur le socialisme et la nation, il revient sur cette dernière notion, primordiale pour concevoir l’action politique.

Peut-on continuer à penser la nation dans un monde globalisé ?
La nation est un rapport de force politique, la constitution d’un espace démocratique par un espace étatique, l’entité de base de notre système international. Cet ensemble de constructions historiques et sociales existe dans notre monde globalisé. La nation n’est ni diluée ni dépassée, elle reste, pour l’action politique, le cadre essentiel.

Pourtant, l’universalisation des valeurs, le poids des organismes internationaux ne diluent- ils pas de fait le principe de nation ?
Ces thèses viennent de la chute du mur de Berlin, quand l’on a cru que l’Occident avait gagné par K.-O., sans modèle alte rnatif. Dès lors, le concept de nation aurait été surpassé par des valeurs universelles, un « village global ». Nous devons pourtant faire le constat que nous ne vivons pas dans ce monde-là. Le fantasme d’une société civile internationale s’est rapidement dissipé. Il en est de même avec la régulation par le marché : personne n’est choqué par les stratégies nationales qui ont pour but de contrer les effets néfastes du phénomène de globalisation.

Pourtant, le cadre international ne dépasse-t-il pas l’entité de nation ?
Certains pensent effectivement que l’État-nation serait dépassé par la communauté internationale et par l’Europe. Mais en définissant ces deux sphères, on se rend compte que cette idée n’est pas viable. L’Organisation des nations unies, par exemple, n’est qu’un regroupement de nations. Hubert Védrine a cette phrase, qui est à mon sens très juste, pour définir 17 l’ONU : «Une réunion de propriétaires sans fin.» Le secrétaire général de cette organisation n’est pas le chef d’un gouvernement mondial. Chaque pays garde sa parcelle de souveraineté et négocie avec les autres, sans architecte global.

Et l’Union européenne ?
La situation est plus complexe. L’Union a construit mieux qu’une simple communauté d’États, et ses institutions, puissantes, imposent leurs choix. Pourtant, peut-on imaginer aujourd’hui une Europe démocratique et politique qui surplombe les légitimités nationales ? L’hétérogénéité des pays rend difficile la création d’un espace national à 30, et la non-existence d’un peuple européen complexifie encore la donne.Et pour cause : il n’y a pas d’espace politique européen. Lorsqu’on se réfère au déficit démocratique de l’Europe, il faut avant tout se placer dans un contexte institutionnel. Le Parlement a énormément de pouvoir mais pas de légitimité politique : c’est un ensemble gazeux auquel il est difficile de s’identifier. Jacques Delors, qu’on ne peut pas soupçonner d’être un Européen tiède, a eu cette formule : « L’Europe est une fédération d’États-nations.» Je crois effectivement qu’on aura du mal à aller au-delà.

Dès lors, comment prendre en compte l’État-nation ?
La nation doit être considérée comme le premier levier d’intervention : être efficace sur le plan social, l’économie, l’environnement, la résolution des conflits. Nous ne pouvons pas nous défausser de nos responsabilités.

Propos recueillis par Ariane Vincent