Archives de l'hebdo des socialistes
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« En finir avec les grands écarts entre les textes et les actes. »

Laurent Joffrin, directeur de la rédaction de Libération, appelle les socialistes à faire coïncider leurs principes avec leur mise en pratique, en s’inspirant notamment des expériences réussies des gouvernements sociauxdémocrates.

Ma meilleure formation, ce fut le Parti. C’est au Parti que j’ai appris le débat, l’histoire politique, les discussions théoriques sans fin, les ambitions, les manoeuvres, les hommes dans leur faiblesse et leur énergie. Je ne suis plus socialiste depuis longtemps,sinon par l’adhésion à des valeurs simples. Mais j’ai gardé au coeur la fièvre militante des vingt ans, quand l’avenir nous appartenait.J’était entré un jour de l’hiver 1972 dans une salle de danse vétuste qui avait gardé sur sa droite la barre de bois et la grande glace des ballerines. Située rue de Trétaigne, elle servait le soir aux réunions de la 18e section de Paris dont le membre le plus glorieux, petit homme d’une grande drôlerie, s’appelait Daniel Mayer,chef du parti sous l’Occupation et fils spirituel de Léon Blum. J’arrivais là après Claude Estier, Daniel Vaillant, Jean Peyrelevade mais avant Lionel Jospin et Bertrand Delanoë.

Années fortes qui ont vu la naissance de l’Union de la gauche et la montée difficile vers le pouvoir, sous l’impérieuse direction d’un Mitterrand dont nous autres, militants de base, surveillions la réalité de la conversion au socialisme… La raideur doctrinale et le maximalisme étaient de règle, surtout chez les jeunes. Si bien qu’après 1981, je fis retour sur ces années trop idéologiques qui furent, on le sait bien, démenties au pouvoir au moment du « tournant de la rigueur » de 1983, comme elle seraient démenties plusieurs fois ensuite par d’autres gouvernements socialistes. L’écart entre les mots des années 70 et les choses des années 80 coûta cher à la gauche. Peu de choses, au fond, ont vraiment changé. Les socialistes, continuent, moderato cantabile, de pratiquer le grand écart entre les textes et les actes,les motions de congrès et les décisions de gouvernement. Cette maladie chronique qu’on appelle le guesdisme – ou le molletisme – immobilise leur pensée et obère leur avenir. Trois réflexions, donc.

Sur le plan théorique, justement, les socialistes doivent proclamer, une fois pour toutes et expérience faite, que la grande querelle philosophique du début de siècle ouverte par Bernstein contre les marxistes orthodoxes a été tranchée par l’histoire et que Bernstein avait raison. Mille excuses pour revenir à une discussion oubliée. Mais les grands ancêtres ont cette vertu qu’ils ouvrent la voie. Bernstein avait vu le premier que le socialisme n’était pas seulement l’expression du mouvement ouvrier, c’est-à-dire du mouvement de l’Histoire animé par la lutte des classes, mais une protestation de tous les temps et de toutes les latitudes contre l’injustice du monde. Rompant avec le marxisme, il faisait dépendre l’action politique, non des pratiques concrètes dérivant de la protestation de classe, mais de valeurs universelles fondées en raison.

Le socialisme n’est pas la simple expression politique d’une classe ou d’un front de classes. Il est le parti de la justice. Il s’ensuit qu’il ne saurait pratiquer la religion des moyens. Il doit se concentrer sur les fins pour ensuite définir les meilleurs moyens d’action. La religion des moyens, c’est la sacralisation des instruments hérités du passé,nés de la lutte des classes et du combat des gauches : un État fort, une école centralisée, un statut rigide pour les fonctionnaires, un mépris pour les déficits, des protections toujours plus rigides en faveur des salariés en place, des entreprises publiques qu’on décrète intangibles (mais qu’on privatise néanmoins une fois au pouvoir : toujours le molletisme). Or ces outils classiques du keynésianisme et du jacobinisme ne marchent plus, pour l’essentiel. Ils échouent, en tout cas, à réduire le chômage de masse, à maintenir les protections sociales et à assurer l’égalité des chances. Ils doivent être réformés.

Une politique sociale qui réussit en usant de nouveaux instruments est-elle plus à droite qu’une autre qui échoue en s’en tenant aux moyens orthodoxes? Si la baisse du chômage passe par une réforme du marché du travail et un encouragement de l’entreprise, faut-il s’en priver parce que ces moyens d’action ne figurent pas dans l’arsenal habituel des socialistes? Si la réussite scolaire des enfants les plus défavorisés passe par une évaluation des établissements, un renforcement des responsabilités des chefs d’établissement et une différenciation plus grande des salaires des professeurs, faut-il condamner ces moyens d’action pour hérésie antisocialiste ?

Les socialistes sont internationalistes. Mais quand on leur parle de leurs camarades de l’Internationale socialiste, ils n’ont que méfiance, distance et jactance. Mentionne-t-on Blair qui a obtenu des résultats en matière de chômage ? C’est un émule de Thatcher. Les Scandinaves qui maintiennent depuis longtemps la prospérité et l’égalité dans leurs sociétés ? Leurs méthodes sont inapplicables en France, leurs pays sont tout petits, ils sont tristes et disciplinés, ils sont protestants, etc. Les Espagnols qui ont fait progresser leur pays à pas de géant vers la modernisation ? Ils sont horriblement droitiers et d’ailleurs tout ne va pas bien en Espagne (il est vrai que la France est un paradis…) ! Le reste à l’avenant.

Alors que les expériences des sociaux-démocrates européens, confrontés eux aussi à l’obsolescence des moyens classiques du socialisme et aux contraintes de la mondialisation, est évidemment précieuse. Mais on n’en parle pas, sinon pour condamner non la pratique mais les programmes et l’idéologie des sociauxdémocrates d’Europe. Singulier aveuglement. Les solutions des socialistes étrangers marchent en pratique mais elles échouent en théorie : il faut donc les rejeter.

En un mot, les socialistes français doivent ouvrir les yeux. Leur théorie est admirable mais dépassée, leur pratique honorable mais insuffisante. Débat théorique et travail sur les expériences étrangères : ces vieilles méthodes jadis utilisées dans l’Internationale de Jaurès sont les seules qui ouvrent la voie de l’avenir.

Laurent Joffrin est directeur de la rédaction de Libération

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