Pourquoi le socialisme avec l’individualisme?

Pour le sociologue François de Singly, le Parti socialiste, plutôt que de déplorer la montée de l’individualisme, serait plus en phase avec les attentes de ses concitoyens s’il se mobilisait pour créer les conditions sociales permettant à chacun de développer sa propre identité.

S’il faut rompre avec le cycle ouvert par Épinay, c’est parce que dès ces années-là la gauche socialiste avait un train de retard sur l’analyse de la société et qu’elle n’a pas encore pris le train suivant. L’arrêt de pensée ne date pas des années 2000 ni de la fossilisation des éléphants, il est nettement plus ancien. En effet, alors que pour des sociologues, les sociétés occidentales quittent, à partir du milieu des années 1960, la première modernité pour entrer dans la seconde, le programme du Parti socialiste en 1971 dessine une vision typique de la première modernité. Au moment où le grand récit du Progrès ou de la Révolution vacille, où l’unique certitude devient celle de l’incertitude, voire du risque, les socialistes récitent encore le dogme d’une société socialiste qui aurait pour «point de départ, l’appropriation collective des grands moyens de production, d’investissement, d’échange». Il est nécessaire de comprendre le processus d’individualisation qui caractérise la seconde modernité pour qu’enfin la gauche socialiste le prenne en charge.

Pendant les années 1970, les hommes et les femmes se concentrent sur une autre utopie, celle d’avoir davantage de maîtrise sur leur existence.Ainsi, le mouvement des femmes demande le droit à l’avortement en énonçant une revendication «individualiste»: «Mon corps est à moi!» Les femmes et les hommes veulent maîtriser leur vie privée. Aussi ébranlent-ils l’institution du mariage en vivant en concubinage, en réclamant le divorce par consentement mutuel. C’est aussi une revendication individualiste : l’institution matrimoniale doit devenir un contrat afin de ne plus enfermer les conjoints dans un statut dont ils ne peuvent plus sortir. Ces deux changements – le droit à l’avortement et le droit au divorce – ne sont pas des transformations secondaires par rapport au «vrai changement » du mode de production. Au contraire, ils sont une traduction concrète d’un individualisme positif.

La modernité (première),de la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu des années 1960,a mis en oeuvre une émancipation, notamment avec l’école républicaine. Les républicains ont favorisé l’émancipation des individus à l’égard des autorités supérieures de l’Église et des parents. Mais ils ont aussi voulu la limiter, ayant eu peur de donner trop de pouvoir aux hommes et aux femmes. Ils les ont enserrés avec des institutions et par des identités collectives : le sexe (pendant la première modernité, les différences entre les sexes sont considérables) et la classe sociale. Le socialisme conçoit «l’homme» avant tout comme un travailleur. En 1972 encore, le « premier objectif» du programme socialiste est de «satisfaire les revendications légitimes des travailleurs». Centrée avant tout sur le travail, cette conception est contestée par les individus : ils ne sont pas nécessairement d’abord des travailleurs, bien d’autres choses dans leur vie importent.

Pourquoi le socialisme doit-il être compatible avec l’individualisme? Parce que l’individualisme traduit la philosophie des Lumières et le mouvement de la Révolution française : faire en sorte que chaque individu soit plus autonome.Et parce qu’il faut aller au-delà de ce que les républicains eux-mêmes ont accepté. Il suffit de penser à la situation des femmes : avec leur non-droit de vote, leur non-pouvoir sur leur corps, avec l’accès aux droits passant par l’intermédiaire de ceux de leur mari. Progressivement, sous la pression de mouvements sociaux, l’émancipation individuelle s’est accentuée.

Comment le socialisme peut-il soutenir le mouvement positif de l’individualisme contemporain? Premièrement, en prenant part aux luttes contre toutes les discriminations du fait de son origine ethnique, d’un handicap, d’une orientation sexuelle, et encore et toujours du fait de son origine sociale. Deuxièmement, en ouvrant de nouvelles possibilités pour chaque individu de mieux maîtriser sa vie.Les socialistes au gouvernement ont réussi sur certains points, notamment avec la loi sur les droits des malades. Mais au moment du bilan, silence idéologique car dans les têtes de bien des socialistes,l’individualisme perçu comme un mal bourgeois doit être éradiqué. On se trouve devant une contradiction puisque même lorsque la gauche a bougé dans le bon sens,elle ne parvient pas à le dire (voire à se le dire). Troisièmement, en créant les conditions sociales pour que chacun puisse avoir cette maîtrise sur son existence, développer sa propre identité. Il s’agit de lutter en priorité contre les inégalités qui limitent pour certaines femmes, certains hommes,leur développement personnel.

La différence entre droite et gauche ne se situe pas dans la résistancecontrel’individualisme. Elle est dans la manière dont la société offre, ou non, à tous, les conditions de cet épanouissement personnel et de cette maîtrise de soi.Schématiquement,la droite propose aux individus de se développer selon leurs moyens,la gauche devrait proposer un programme où les individus se développent aussi selon leurs besoins afin que,quelle que soit son appartenance sociale, chaque individu prenne pouvoir sur l’ensemble de sa vie. Aussi la gauche doit-elle lutter contre ce qui rend l’individualisme négatif.

Cette version négative concerne tout d’abord les individus qui n’ont pas les moyens – économiques et culturels – de développer leur propre identité. Comment concevoir un socialisme permettant l’individualisme pour tous? Seconde modalité, l’individualisme mal maîtrisé du fait des restrictions de l’autonomie engendrées par la domination de la consommation et de la publicité. Comment penser un projet collectif où la réalisation de soi ne dérive pas vers l’aliénation ? Enfin, troisième volet, l’égoïsme du «chacun pour soi» et l’oubli des règles du vivre ensemble autorisant le respect auquel chacun a droit.Comment inventer une société qui permette les reconnaissances multiples qu’attendent les individus les uns des autres? doit-il être compatible La différence entre droite et gauche ne se situe pas dans la résistance contre l’individualisme.Elle est dans la manière dont la société offre,ou non,à tous,les conditions de cette maîtrise de soi.

François de Singly est professeur de sociologie (université Paris-Descartes),directeur du centre de recherches sur les liens sociaux (CNRS),auteur notamment de L’individualisme est un humanisme (éd.de l’Aube,2005)