JM Ayrault : « Notre opposition va être très ferme «
Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste, radical et citoyen (SRC), est à la tête du principal groupe d’opposition à l’Assemblée nationale, qui compte 204 membres, dont 1 apparenté. Quels vont être son rôle, son attitude, ses objectifs durant les cinq prochaines années, dans le contexte de rénovation engagée au sein du PS ?
Vous êtes président du groupe PS depuis 1997, et vous avez déjà passé, à ce titre, les cinq dernières années dans l’opposition. Quels sont les grands axes de ce nouveau mandat ?
Nous sommes entrés dans une nouvelle phase politique. Une page se tourne, celle de la présidence Chirac, la période du ni-ni, du non-non, où rien n’avance. Personnellement, je souhaite que le groupe que je préside, rajeuni, féminisé, modernisé, renouvelé, qui rassemble les socialistes, les radicaux de gauche, le Mouvement républicain et citoyen, les divers gauche et un député apparenté, soit plus offensif, plus dynamique, plus créatif.
Vous avez mis en place le 27 juin une sorte de « contregouvernement » composé de 22 membres. Quelle est sa fonction ?
C’est un groupe, une équipe, composée de vice-présidents, chacun suivant un secteur. Leur fonction est d’assurer un suivi des commissions parlementaires et de l’action gouvernementale. C’est, en coordination avec le Parti socialiste, un « groupe riposte », une force critique d’opposition, de défense des Français, mais aussi une force de propositions. J’ai proposé également une autre innovation, un « groupe prospective » qui sera présidé par Arnaud Montebourg avec le soutien de Patrick Bloche. Son rôle sera d’anticiper les grands sujets qui vont venir en débat : la question des retraites, l’avenir de notre système de santé, le projet de TVA sociale, la question de l’immigration, l’Europe, les questions écologiques…
N’attendons pas la veille pour prendre une position pour le lendemain, au risque d’être dans la confusion.
L’élaboration des orientations politiques revient au Parti socialiste, notamment au bureau national. Comment, dans ce cadre, les vice-présidents vont-ils travailler ?
Ils travailleront en liaison avec le parti et en liaison avec nos camarades socialistes du Sénat. Il faut oeuvrer main dans la main et tout le monde doit se mettre au travail. C’est mon mot d’ordre : Au travail ! Évidemment, il y a un parti, un secrétariat national, un bureau national, dont le rôle est important. Il n’y a jamais eu de ma part la volonté de créer un groupe parlementaire autonome. Ce qui est capital, c’est que le message du groupe socialiste soit audible, qu’il n’y ait pas de cacophonie. S’il y a besoin d’un arbitrage politique, il sera fait par le parti. Il n’y a pas de crainte à avoir et il ne faut pas avoir peur de son ombre. Les Français nous ont donné un mandat. Nous avons été élus, non pas pour faire de la figuration, mais pour défendre les Français et faire des contrepropositions.
Qu’est-ce que cette organisation apporte de plus à une opposition parlementaire ? Quelle est sa plus-value ?
C’est une autre forme d’organisation du groupe. Auparavant, les vice-présidents n’avaient pas de responsabilité précise, on nommait des responsables dans les commissions, c’était un peu flou… J’ai voulu aller plus loin en donnant à chaque vice-président du groupe une responsabilité pleine et entière, et la mission d’anticiper et de suivre ce qui se passe ailleurs qu’au Parlement. Le rôle du Parlement, c’est le contrôle de l’exécutif et cela ne se fait pas seulement à travers les projets de loi mais aussi à travers toute l’action du gouvernement.
Cela permettra-t-il au groupe de mieux s’opposer et de mieux proposer, d’être une opposition plus responsable, plus raisonnée ?
Mon objectif, c’est que cela nous oblige à être plus exigeants vis-à-vis de nous mêmes. Le message que nous adressons à l’extérieur à travers nos prises de position, doit être clair et précis. Les Français doivent comprendre ce que nous voulons, ce que nous décidons.
Le premier texte auquel vous allez être confrontés à l’Assemblée est celui qui porte sur la « fiscalité, l’emploi et le pouvoir d’achat ». Comment l’abordez-vous ?
Notre opposition va être très ferme. Pour nous, ce volet fiscal est synonyme d’injustice, d’inefficacité et de gaspillage de l’argent public. Nous ferons des contre-propositions. Par exemple, la déduction fiscale liée aux emprunts immobiliers. Nous considérons que c’est une mesure inefficace, la preuve en est que les vendeurs ont déjà anticipé cette mesure en faisant monter tions pour accéder au logement social, qui est en nombre insuffisant, mais aussi pour favoriser l’accession à la propriété pour les catégories modestes, feront l’objet d’amendements pendant le débat.
Dans une logique d’hyperprésidentialisation du pouvoir, comment le Parlement garde-t-il toute son importance institutionnelle ?
C’est le vrai enjeu de cette législature. Nous allons devoir nous montrer déterminés pour garantir le respect des pouvoirs du Parlement. Cela dépendra de nous, de notre activité, de notre présence, de notre interpellation. Il ne faut pas tomber dans la routine. Il n’y a aucune complaisance de notre part à attendre. Le suffrage universel offre deux légitimités : le Président de la République élu par les Français et les député qui sont les représentants du peuple français. Nous entendons bien défendre notre part de souveraineté. Aujourd’hui, de fait, le président de la République a modifié le fonctionnement des institutions en déterminant et en conduisant lui-même la politique de la nation, en se substituant au gouvernement. Il y a un vrai problème démocratique dans le fonctionnement de nos institutions. Nous sommes une des rares démocraties à fonctionner comme cela. En Europe, il n’y en a aucun autre. Et c’est très différent de ce qui se pratique aux États-Unis, où les États ont un pouvoir législatif et où le Congrès, Sénat et Chambre des représentants, a une vraie autonomie. On est loin de l’hyperpouvoir concentré dans les mêmes mains comme c’est le cas depuis quelques semaines en France.
Quel est votre sentiment sur les réformes institutionnelles envisagées par Nicolas Sarkozy : statut de l’opposition, accès du président de la république au Parlement…
Cela n’a de sens que si cela s’inscrit dans un processus global, dans lequel le pouvoir du Parlement est vraiment renforcé. Si c’est simplement pour permettre à Nicolas Sarkozy de venir dire sa parole de vérité devant l’hémicycle, si ce n’est que l’accentuation de ce qui est en train de se dessiner, la caricature de l’équilibre des pouvoirs, nous y serons opposés. En revanche, si cette réforme garantit la démocratie, et notamment le pluralisme de l’information, cela sera intéressant.
François Fillon vient de prononcer son discours de politique générale. Devant les critiques d’hyperprésidentialisation, Matignon avait promis une intervention musclée et volontaire. À vos yeux, François Fillon est-il apparu comme un vrai Premier ministre ?
Très clairement, François Fillon se soumet au fait que désormais, et contre les principes constitutionnels, c’est le président de la République qui détermine et conduit la politique de la nation. C’est son droit. Mais il ne peut pas y avoir de modification de la Constitution sans une réforme votée soit par le Parlement réuni en Congrès, soit par référendum soumis aux Français. La question du fonctionnement des institutions ne peut pas être réglée par un état de fait mais par une réforme qui doit faire l’objet d’un débat.
Propos recueillis par Ariane Gil