François Dubet : “La massification a généré une promesse non tenue”
Pour le sociologue François Dubet, les défis posés à l’éducation, par-delà la question des moyens, sont de bien discerner les priorités : un socle de culture commune garanti pour tous les élèves, une meilleure politique d’orientation, de l’école à l’enseignement supérieur, une gestion plus adaptée des universités…
Dans quelle mesure l’école reproduit-elle les inégalités ?
Dans tous les pays, les systèmes éducatifs reproduisent les disparités sociales. On ne peut donc pas accuser l’école française de tous les maux et lui faire porter l’entière responsabilité de cette reproduction des inégalités. Cela dit, le système éducatif comporte en son sein des mécanismes qui les maintiennent, voire les amplifient. Le recrutement des élites en France, par exemple, est extrêmement resserré. Je pense notamment aux classes préparatoires ou aux grandes écoles, qui favorisent les groupes sociaux les plus « au courant » et défavorisent les publics les plus éloignés du système. Cette situation est d’autant plus mal vécue que pendant longtemps, les classes populaires ou moyennes n’ont pas formellement eu accès à ces filières. Il y a une trentaine d’années, très peu de gens accomplissaient des études supérieures. Aujourd’hui, on ne cesse d’affirmer que tout le monde peut accéder aux prépas et aux grandes écoles. Or, ce n’est pas vrai. Il y a, du coup, un espoir déçu au regard de la massification de l’enseignement. Le sentiment d’une promesse non tenue, très mal vécu par les étudiants et les parents.
À l’inverse, certains sont « poussés » vers l’enseignement professionnel…
À l’autre bout du système, c’est effectivement l’orientation vers la filière professionnelle qui pose problème. Celle-ci est uniquement basée sur le principe de l’échec. C’est parce que l’on aura échoué à l’école que l’on sera dirigé vers cette filière. Par contre, un élève bon ou moyen qui souhaite, de lui-même, se diriger vers une formation professionnelle, sera dissuadé et poussé vers la filière générale, même s’il n’en manifeste aucune envie. Nous sommes incapables, aujourd’hui, d’orienter vers la filière professionnelle sur un mode positif. C’est d’ailleurs étrange, pour l’école dite « progressiste », de fonctionner sur le registre du mépris de l’enseignement professionnel. Il faut impérativement changer la logique de l’orientation, mieux écouter les choix des élèves et créer des systèmes de passerelles plus souples entre enseignement professionnel et enseignement général. Il y a, sur ce point, une véritable révolution culturelle à faire.
Comment mettre en oeuvre une telle révolution ?
Les deux premiers niveaux, l’enseignement élémentaire et le collège, ne doivent pas constituer les premières étapes de sélection mais, au contraire, permettre de dispenser une culture commune à tous les élèves. De très grands efforts doivent être déployés pour que l’école garantisse à tous un socle de culture et de compétences. On sait, sur ce point,que la maîtrise du français a reculé de deux ans. Le niveau de fin de CM2 est aujourd’hui celui de cinquième (1). Si l’on décide, par exemple, de mettre le paquet sur la maîtrise de la langue française, et que l’on considère que ce doit être une priorité, il faut le dire et s’en donner les moyens. Mais considérer que c’est une priorité, cela veut aussi dire que l’on n’exigera pas, de la part de l’école, d’autres priorités. On ne peut pas trop charger la barque.
Justement, comme l’affirme Ségolène Royal, ne faut-il pas investir massivement dans l’éducation ?
Le problème de l’éduction est aussi, effectivement, une question de moyens. Mais la question qui doit venir juste avant, c’est pour quoi faire ? Si c’est pour investir dans des dispositifs qui ne marchent pas, ce n’est pas la peine. Il faut des moyens pour atteindre des objectifs. Et si l’on doit établir des priorités, je pense que le gros de ces moyens doit être mis sur l’école élémentaire, le collège et le premier cycle universitaire.À condition,là aussi, que le travail soit réalisé différemment.
Mettre l’accent sur les premiers cycles universitaires, est-ce à dire que l’enseignement supérieur n’atteint pas ses objectifs ?
La crise du CPE (contrat première embauche) a mis en lumière la question de l’utilité sociale des diplômes. Beaucoup d’étudiants, sans parler des nombreux jeunes qui quittent le système éducatif sans qualification, se sentent coincés à l’issue de leurs études. Près d’un étudiant sur deux, en France, occupe un emploi sans rapport avec sa formation. La France a choisi les grandes écoles pour ses élites, les écoles plus classiques pour les cadres moyens, et les grands instituts pour la recherche. À côté de cela, l’université a été délaissée. Un étudiant en DEUG coûte deux à trois fois moins cher qu’un étudiant en classe préparatoire. Le taux d’échec en premier cycle, par ailleurs, est ahurissant. Il faut absolument réinvestir dans le premier cycle universitaire, où les étudiants sont vraiment mal traités.
L’important, c’est aussi de savoir ce que l’on attend de l’université. Outre la production de connaissances (ce que l’on appelle la recherche), et la formation personnelle et culturelle, l’université doit nécessairement préparer à la vie professionnelle. Sur ce point, il n’est pas question d’instaurer une sélection qui, soit dit en passant, existe déjà pour les filières d’élite et que personne ne conteste. Mais il subsiste un vrai problème d’orientation, ou du moins d’information des étudiants sur la finalité de leur projet. Que tous les étudiants, par exemple, qui souhaitent faire de l’histoire puissent le faire, mais il faudrait aussi les informer et expliquer que tous ne pourront pas être profs d’histoire ou chercheurs. Il faut rendre publiques les règles du jeu. Car, ce sont, une fois de plus, les étudiants des milieux défavorisés qui en subissent les conséquences, ceux qui n’ont pas forcément les clés pour choisir une orientation professionnellement efficiente.
Etes-vous favorable, à l’instar de la candidate socialiste, à une plus grande autonomie des universités ?
Là aussi,le débat est un peu miné. La question de l’autonomie des universités véhicule de nombreux fantasmes. Dès que l’on sort un tant soit peu du modèle jacobin, on est accusé, en France, de s’abandonner au capitalisme. Or, il n’est pas question, ici, de se vendre au libéralisme ou de privatiser l’enseignement supérieur. Il s’agit, ni plus ni moins, tout en conservant le cadre national des diplômes par une reconnaissance mutuelle entre les établissements, de donner aux structures d’enseignement supérieur les capacités d’élaborer leur politique, de générer leur propre dynamique, en laissant aux présidents d’université et à leur conseil d’administration le soin d’établir leurs priorités. À charge, ensuite, pour le ministère, d’allouer les besoins en fonction des résultats, par un contrôle a posteriori, et non plus a priori. Ce peut être, par exemple, sur des critères de placement des étudiants sur le marché du travail et sur la qualité de la production scientifique. Tous les pays qui ont un enseignement supérieur de qualité, reconnu internationalement, fonctionnent sur cette base.
Propos recueillis par Luc Peillon
(1) Une enquête réalisée en 2005 auprès de 2 700 élèves,du CM2 à la troisième,montre qu’en orthographe les élèves de cinquième sont au niveau des CM2 de 1987 (Orthographe,à qui la faute ?, collectif, ESF éditeur, février 2007).
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je comprends pourquoi , ma petite fille âgée de 14 ans et demi ecrit mes professeurs : »mais professeurs « . et n’ia pas fait : » je né pas fait ». Elle est en troisième et devrait passer le brevet des collèges.
Cessons de transformer la formation technique en classes de rebut ! les entreprises ont besoin de salariés capables et efficaces et cela dès les emplois les plus simples – Il n’est pas péjoratif d’orienter des jeunes vers la filière technique au sortir du collège, d’autant plus que notre orientation est de former pendant toute la vie !
Par contre je suis témoin d’une dévalorisation du technique au sein même de l’Education Nationale ! ce qui se ressent bien entendu jusqu’au « sentiment d’estime de soi » des élèves !
Les anciens « centres d’apprentissage » avec CAP étaient un marche pied important pour la dignité de nombreux jeunes issus du monde ouvrier….ce qui n’a pas suivi c’est la reconnaissance (en salaire et en promotion sociale) de ces jeunes entrés dans le monde du travail !
la solution trouvée alors par nos « élites » y compris EN,a été de dévaloriser ces filières de formation et de pousser tous les jeunes vers le bac, en infusant à tous un enseignement théorique souvent ressenti comme abstrait et pas très attrayant ….beaucoup de jeunes ont une approche très concrète des connaissances, et il est criminel de les considérer comme des nuls sous prétexte qu’ils n’entrent pas dans le moule immaginé par des têtes pensantes certes brillantes dans le maniement des idées, mais souvent incapable d’enfoncer le moindre clou….par mépris ou par incapacité technique ?
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Si la notion de socle commun est déjà dans la loi d’orientation 2005, son
contenu inflationniste valide bien la reconsidération de ce capital de base à
partir d’objectifs raisonnables. En effet, ce bien commun à tous ne peut
l’être vraiment qu’en fonction d’une ambition compatible avec le profil scolaire de l’honnête homme d’aujourd’hui. François Dubet a raison: « On ne peut pas trop charger la barque. » Faute de quoi, elle chavire à cause de programmes sur lesquels on a empilé les réformes sans jamais avoir le courage de faire le tri entre l’essentiel et l’accessoire. Nos enfants ne sont ni plus sots, ni moins travailleurs que leurs grands-parents. Ils sont simplement victimes d’une surenchère d’apprentissage dont l’effet pervers est de diluer, voire de détruire leurs savoirs fondamentaux.
Quid de la prévention, des méthodes qui pourraient, dès la maternelle, donner un bon départ aux enfants? On n’en parle guère, et pourtant, il en existe d’efficaces!
Pour ma part je m’étonne encore que ce ne soit pas les meilleurs professeurs et les plus chevronés qui soient affectés dans les zones difficiles. En outre pourquoi ne pas avoir des classes nombreuses là où les enfants sont soutenus par leurs familles et des classes à très faibles effectifs là où les parents ne peuvent assurer le soutien scolaire de leurs enfants (certains ne savent pas lire voire ne parlent même pas le français, comment pourraient ils aider leurs enfants?)?
Enfin j’ai toujours été étonnée que les enseignants passent directement de la case j’apprends (étudiant) à la case j’enseigne, sans jamais passer par la case: je quitte le milieu scolaire pour travailler en dehors, ne serait-ce qu’un an. Il me semble qu’un stage en entreprise serait un plus pour tout le monde. il devrait être obligatoire dans le cursus de ceux qui ont la lourde tâche de préparer les enfants à la vie y compris au travail.
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[...] Le sociologue François Dubet, souligne la pertinence de cette approche centrée sur les priorités : un socle de culture commune garanti pour tous les élèves, une meilleure politique d’orientation, de l’école à l’enseignement supérieur, une gestion plus adaptée des universités… [...]
J’approuve entièrement l’analyse d’ALEXIA, aujourd’hui à la retraite, j’ai suivi une filière CAP à 14 ans, et je ne suis pas issu du monde ouvrier, bien au contraire, je suis manuel, c’est ma passion, j’étais technicien aéronautique, et si l’enseignement technique serait des classes de rebut, il n’y aurait plus beaucoup d’avions en l’air…………
Une vraie nouveauté serait que les socialistes et la gauche, et la FSU et la FCPE, acceptent de faire le constat que, de fait, l’évolution des vingt dernières années de l’enseignement en France a été plutôt dans le sens d’une régression que dans celui d’un progrès. Bien sûr que c’est douloureux, y compris pour le signataire de ces lignes, parce qu’enregistrer un recul sur un axe qui est historiquement stucturant pour la gauche, tout en sachant que l’on y partage quelques responsabilités au plan de la politique nationale comme à celui de l’engagement sur le terrain scolaire dans la co-éducation par les parents et les enseignants, est difficile à admettre. Notre Ecole a le cancer, il nous faut en faire le diagnostic, et il faut appliquer la thérapie adaptée, sinon, des générations de jeunes vont en sortir porteurs des germes de l’échec, de la violence, de l’inadaptation, de l’acculturation, de la paresse intellectuelle, de l’absence de désir, du refus du risque, du repli identitaire, etc, et le Pays tout entier verra s’étioler ce qui est encore pour l’instant une de ses richesses. La thérapie, elle doit sans doute viser au retour à une densification de l’enseignement élémentaire, menée par des hussard(e)s noir(e)s de la République soucieux au plus haut point de l’excellence de leur pédagogie et des résultats de celle ci en matière de connaissances fondamentales maitrisées par les élèves à l’entrée en 6ème. Des instituteurs tous engagés dans la réussite de leurs élèves, mais en nombre suffisant, pour tenir compte de la réalité des besoins. Et la satisfaction des besoins, c’est autre chose que donner du crédit à la valeur apparente d’un projet d’établissement adroitement construit avec les poncifs à la mode et la bonne animation « power point »! C’est la réelle expression de l’Egalité active, à savoir l’affectation des hommes et des crédits payés par la solidarité nationale savamment dosée en fonction des nécessités changeantes sur le territoire selon la sociologie et l’histoire des enfants et leur degré d’appropriation de leur capital intellectuel idéal. Le savant dosage ne peut certainement résulter que d’un dialogue intense et fatalement conflictuel dans son essence entre la perception locale et l’arbitrage au nom de l’intérêt général. Oui ou non une élève d’une classe de CP à Vénissieux doit-elle avoir les mêmes chances de réussir à être un jour couvreur ou infirmière ou chercheur au CEA et citoyenne responsable que son petit camarade de La Canourgue ou de Maisons Lafitte? Sur le taux d’échec des étudiants en premier cycle des Universités, faut-il dire qu’il est en partie le résultat du fait que le Bac ne constitue pas ou plus un certificat de capacité à la poursuite d’études supérieures, parce que l’enseignement secondaire s’est « adapté » à la baisse de maîtrise des connaissances fondamentales et d’autonomie de la moyenne des élèves issue de l’enseignement élémentaire. Et les jeunes ne sont pas dupes de cette réalité là : ils feront reproche à la génération de leurs profs et de leurs parents de n’avoir pas su poser au long de leur parcours les éxigences à hauteur des réalités. Ainsi, ce n’est pas plus d’autonomie aux Présidents d’Universités qui va augmenter le taux de réussite à la licence mesuré par le ratio entre le nombre de reçus et le nombre d’inscrits trois ans plus tôt! Poser le problème de l’Enseignement Professionnel, c’est déja poser le problème à l’envers, rien que dans les mots, et c’est une habitude courante. Cela revient à raisonner de l’intérieur de l’Education Nationale, en termes de filières. Ne faut-il pas raisonner à l’envers? Ne faut-il pas se dire que les jeunes ont un potentiel, et la nature fait qu’ils n’ont pas tous le même en spécificité comme en « quantité », que l’enseignement élémentaire aura dû leur permettre d’acquérir les outils de base de l’assimilation de savoirs et savoirs-faire complémentaires, et que la réalité des besoins de la société dans laquelle ils sont appelés à s’insérer est qu’il y faut plus d’électrotechniciens que d’historiens, et plus de maçons que de météorologues? Entre les deux, il y a le talent des tailleurs de pierre qui ont bâti des cathédrales, l’indispensable savoir des riveurs sans lesquels tout le génie créatif et la rigueur des calculs de Monsieur Eiffel n’auraient pas suffi à jeter des ponts en fer au dessus du vide. Comme il manque de la volonté d’entreprendre et seulement celà de la part de ceux qui en ont les moyens financiers pour créer des PME, il manque aussi dans nos mentalités la juste et simple reconnaissance de la valeur du travail manuel, qui est expression de l’intelligence du geste. Lorsque la société toute entière portera cette reconnaissance, donc les parents face à leurs enfants, donc les instituteurs et les professeurs de collège face à leurs élèves, la question de l’orientation par l’échec ne se posera plus. C’est donc d’une révolution intellectuelle dont nous avons besoin : pour paraphraser une formule fameuse, ce ne sera impossible que si nous ne le tentons pas.
Christian Bonneau
Section de Saint Paul lès Dax
52 ans, 3 enfants
Pur produit de l’Ecole de la République
Boursier du collège au DEA